(suite du mercredi)
En enjambant un petit amas de vieux fils barbelés rouillés, Saïd glissa dans les cailloux, et se prit un genou dans les barbelés. Lucas l'en dégagea avec précaution. - Ton jean, ça ira, dit-il ; il n'est pas déchiré, et les petits trous ne se verront pas. En plaisantant, Saïd fit remarquer : - Mon jean, mon jean, tu n'en as que pour mon jean ; et mon genou, alors : tu t'en fous...? - Non, mais une chose à la fois. Tiens, assieds-toi sur cette grosse pierre. Lucas s'agenouilla devant Saïd ; avec précaution, il remonta la jambe de pantalon jusqu'au-dessus du genou, ce qui n'était pas évident car le bas du jean était étroit. - Tu n'as pas grand'chose : juste une éraflure, pas profonde. Ce qui m'ennuie, c'est que le fer était rouillé. Quand on retournera à la voiture, je t'arrangerai ça ; en attendant, je vais toujours te faire un petit traitement "maison". Il posa ses lèvres autour de la blessure et la nettoya avec la langue, doucement, pour ne pas faire mal. Saïd ne protesta pas, et sourit. Quand Lucas eut terminé et remis le pantalon en ordre, ils se relevèrent. Saïd demanda : - Et ça ne te dégoûte pas? - Oh, je ne ferais pas ça pour tout le monde! Mais pour toi, pas de problème : il n'y a rien qui me dégoûte en toi, même si tu me demandais de te lécher les pieds... Il s'apprêtait à se remettre en route, mais Saïd le regardait curieusement, avec un sourire en coin, et finit par lui dire : - On va voir ça... Attends! Saïd porta le dos de sa main droite à hauteur de la bouche, et y laissa couler un peu de salive ; puis, il tendit sa main à Lucas et le mit au défi : - Vas-y, lèche donc ça! Lucas sourit : ce nouveau test n'était heureusement plus du genre "cactus"... Et pour bien montrer à Saïd qu'il n'allait pas faire cela en se forçant, il entra dans son jeu. Il prit la main que Saïd lui présentait, l'examina et dit : - Dis donc, tu ne serais pas un petit peu avare, sur les bords? - Comment ça?! - Ben regarde : il y a à peine une goutte! Pour une fois que tu me donnes quelque chose, tu aurais pu faire un petit effort... Saïd sourit. Il reprit sa main et y laissa couler cette fois une bonne couche de salive, et la représenta à Lucas. Celui-ci, sans se presser, la lécha jusqu'à la dernière goutte pendant que Saïd lui mettait son autre main amicalement sur l'épaule. Quand ce fut terminé, Lucas lui embrassa les doigts et se redressa ; Saïd lui mit les mains sur les deux épaules, en le regardant avec chaleur. - Ah Lucas, je ne te comprends pas! Je vais te tuer samedi, et toi..., toi tu m'aimes, et pour du vrai! Pourquoi? Pourquoi tu m'aimes? - Ben, parce que t'es beau, riche et intelligent...! - Ça y est, tu recommences! Tu ne peux pas être un peu sérieux, pour une fois? Dis-moi la vérité... Saïd était sur une pierre un peu plus haute, et sa tête était à la hauteur de celle de Lucas. Lucas contempla ce visage gentil et intelligent, aux cheveux battus par le vent ; c'est vrai que Saïd était sympa, mais Lucas connaissait d'autres enfants sympas, pour qui il n'éprouvait pas grand'chose. Alors, pourquoi Saïd? Parce que derrière une apparente fragilité se cachait une force de caractère que Lucas lui enviait? Peut- être... Mais il y avait autre chose : - Je crois que j'ai trouvé. Je t'aime parce que tu as un énorme besoin qu'on t'aime ... et que j'ai un énorme besoin d'aimer quelqu'un. En plus, je ne sais pas si tu es riche, mais tu es beau, intelligent et gentil, c'est plus facile que si tu étais moche, bête et méchant... Ça te va comme réponse? Avec une sorte de sanglot de joie, Saïd jeta ses bras autour du cou de Lucas et se serra contre lui ; Lucas passa ses bras autour du dos de Saïd. Après quelques instants, Saïd desserra légèrement son étreinte, juste assez pour mettre son visage devant celui de Lucas. - Et si subitement je devenais moche, tu m'aimerais encore? - Absolument! Et j'en suis certain parce que j'ai déjà vécu ça. Quand mon deuxième chat est devenu vieux, il a attrapé une maladie à un oeil, et il a fallu le lui enlever et recoudre la paupière, et il n'était pas beau à voir. Eh bien, je l'ai encore aimé plus qu'avant, parce qu'il avait davantage besoin de moi. Je me demandais comment les parents d'un enfant handicapé pouvaient arriver à l'aimer ; maintenant, je sais. Tu n'as donc pas à t'en faire si subitement tu ressemblais à Quasimodo... Bon, alors, on continue la promenade? Saïd était rassuré. Ils repartirent, avec un nouvel entrain, vers l'autre extrémité du fort, où ils sortirent. Ils suivirent la crête et jetèrent un regard sur les criques escarpées, en dessous d'eux ; Lucas rassura Saïd : il n'essaierait pas d'y descendre. Sur leur gauche, ils avaient, en contrebas, le port de plaisance, et plus loin les appartements et studios formant le village, désert à cette époque de l'année. Par un sentier caillouteux, en pente raide, ils redescendirent vers le port, en glissant plus qu'en marchant. En bas, ils passèrent sous une arche dans la roche et gagnèrent une petite crique avec plage de sable en pente douce. Là, ils étaient mieux abrités du mistral et s'assirent pour regarder la mer. L'eau dans la crique était calme, mais ils pouvaient apercevoir les brisants à la sortie, et ils profitèrent de la sérénité et de la beauté de cet endroit où, de plus, ils étaient seuls. Saïd enleva son soulier gauche, et puis sa chaussette. Il examina son pied. Intrigué, Lucas regarda aussi : un orteil était en sang. Il prit le pied de Saïd et sépara doucement les orteils voisins. - Tu as un ongle qui est entré dans le côté de l'orteil voisin, c'est pour ça que tu saignes ; ton soulier doit être trop étroit. Il faudrait te mettre un pansement. - En attendant, tu peux le nettoyer, Lucas, si tu veux : comme pour le genou, mais tu n'es pas obligé... Saïd n'exigeait plus, n'imposait plus : il avait reçu les preuves d'affection qu'il voulait ; Lucas n'était plus tenu d'en fournir, mais il nettoya la plaie avec la langue, comme pour le genou, trop heureux d'être utile à Saïd. Puis il alla cueillir une feuille veloutée et la plaça pour séparer les orteils concernés ; il remit la chaussette pour maintenir la feuille en place, mais pas le soulier. - Si je te remets le soulier, ça va comprimer le pied, et l'ongle va percer la feuille, ce qui va approfondir la blessure. - Et on fait quoi, alors? - Tu pèses combien? - Dans les quarante... - Je crois que ça ira. Si tu veux, je peux te porter à dos, ainsi tu reposeras ton pied, et tu ne saliras pas ta chaussette dans ce mélange de sable et de graviers, ni sur la route goudronnée. - On peut toujours essayer... Lucas prit Saïd à dos, se félicitant de ne pas s'être encombré d'une sacoche, et d'avoir les mains libres, sans attelle, pour soutenir les jambes de Saïd. Il accrocha le soulier à un doigt, par un lacet, et ils se mirent en route. Lucas craignait de devoir redéposer Saïd après dix mètres, mais finalement ce n'était pas trop lourd. Ils repassèrent sous l'arche. - Où on va, maintenant? demanda Saïd. - On va au port, là où il y a des boutiques, on pourra y manger une glace. - Une glace? Tu n'as pas encore assez froid comme ça, avec ta chemise à un bouton? Tu prendras un chocolat chaud! - OK...! Lucas avança, sans se presser : ce n'était pas le moment d'avoir une défaillance cardiaque à cause d'un effort inhabituel... Ils se dirigèrent vers un des rares établissements ouverts, et, sur le conseil de Saïd, ils ne s'installèrent pas en terrasse, mais à l'intérieur. Saïd se composa une glace à quatre boules, avec crème fraîche, paillettes de chocolat et noisettes grillées, et Lucas prit un chocolat chaud, en reconnaissant que ce n'était pas une mauvaise idée. Quand ils eurent terminé, il était moins de 14 heures, et il restait plus d'une demi-heure avant que le bateau n'arrive à l'île pour les reprendre. Lucas proposa à Saïd d'aller voir les bateaux du port principal, un peu plus loin. Il reprit Saïd sur son dos, et ils s'y rendirent. Saïd dirigeait les pas de Lucas, suivant ce qui l'intéressait, en lui disant la direction, ou l'indiquant par un signe de main. Il était la tête, et Lucas était les jambes... Cela les amusait beaucoup. Ils comparèrent les caractéristiques des sortes de bateaux : voiliers, à moteur, grands, petits, nouveaux et anciens. Vers 14 h 15, il était temps de retourner petit à petit vers l'embarcadère de départ. Saïd, un peu fatigué par l'air marin, baissa les bras autour de la poitrine de Lucas et appuya la tête sur son épaule. Puis, il fit quelque chose d'inattendu ; il écarta un peu plus le col de la chemise de Lucas, dénudant le muscle allant de l'épaule au cou, et y planta allègrement ses dents, sans en démordre. Lucas sourit, et effleura de la tête les cheveux de Saïd ; il était content car il avait ainsi la sensation de faire davantage un avec lui. Il continua à marcher un certain temps, l'enfant toujours accroché par les dents à son épaule. Quand Saïd le relâcha, Lucas lui dit : - Tu sais quoi?... Tu es mon vampire préféré. Et si tu as encore envie d'une "tranche", tu peux y aller... Ils arrivèrent à l'embarcadère juste comme le bateau entrait dans le port. Lucas remit avec précaution sa chaussure à Saïd, en prenant soin de ne pas la serrer. Il lui donna la main sur le ponton rendu instable par le remous de l'arrivée du bateau et le débarquement d'une horde de touristes. Il l'aida à monter à bord. - Tu vas voir si j'ai bien retenu ta leçon, lui dit Saïd. Saïd, tenant compte de ce que le bateau allait faire demi- tour, alla s'asseoir sur la banquette juste derrière la cabine, à tribord, le côté provisoirement au vent. Ils étaient seuls à l'arrière du bateau, et dans la cabine il n'y avait qu'une poignée de résidents de l'île, qui se rendaient à leur travail en ville. Dans le vent et l'immobilité de l'attente du départ, Lucas n'avait pas chaud ; il dit à Saïd : - Quand je te portais, avec toi sur le dos et tes bras autour du cou, j'avais bien chaud ; mais maintenant ... brrr! Je peux me mettre tout près de toi? - Mais oui, viens... Et, chose étonnante, Saïd prit Lucas dans ses bras, exactement comme s'il avait un jeune frère à protéger. Lucas était ravi ; quel changement depuis l'arrivée à l'aéroport, il y avait à peine quelques heures.... Quand le bateau fit demi-tour, cela alla mieux, d'autant plus que l'itinéraire de retour était modifié : par le sud du château d'If, afin de mettre le bateau face au vent et aux vagues, ce qui fait que la cabine devant eux mettait Saïd et Lucas à l'abri. Et les montagnes russes redéfilèrent... À l'arrivée au Vieux Port à Marseille, il n'y avait plus le vent violent comme en mer, et la température était plus agréable. Saïd et Lucas descendirent du bateau, mais ne firent que quelques pas : Lucas avait remarqué que Saïd boitait légèrement, et il l'arrêta : - Il vaudrait mieux que je te porte, pour ne pas rouvrir la plaie à ton orteil ; qu'est-ce que tu en penses? Le parking n'est quand même pas loin... - Ah, moi, je suis tout à fait pour...! Au moins, Saïd n'avait pas peur de dire ce qu'il pensait, ce qui facilitait les choses pour Lucas, qui n'avait jamais été fort en "devinettes". Lucas reprit donc Saïd à dos et se dirigea vers le parking souterrain. Saïd s'amusa beaucoup, dans les escaliers menant vers les niveaux inférieurs, à voir les difficultés de Lucas pour maintenir un semblant d'équilibre, d'une marche à l'autre, avec 40 kg gigotant sur son dos et se penchant souvent (exprès) dans le mauvais sens... Lucas était content de ce que Saïd s'amusait, et leur complicité évidente amenait parfois un sourire sur le visage de ceux qu'ils croisaient. Arrivé à la voiture, Lucas l'ouvrit, et comme il n'y avait pas de voiture juste à côté, il eut la place pour faire asseoir Saïd sur le bord du siège arrière, avec les jambes à l'extérieur. Il prit la trousse de secours dans le coffre et revint vers Saïd. Il s'occupa d'abord du genou. Comme la petite plaie s'était refermée, il se contenta juste de vaporiser un désinfectant. Puis il enleva le soulier et la chaussette de Saïd, et ôta délicatement le morceau de feuille qui protégeait la plaie. Il s'apprêtait à vaporiser le désinfectant, quand Saïd, lui dit : - Tu ne le renettoies pas un peu? S'il te plaît! J'aime bien quand tu fais ça... - Pas de problème! dit Lucas en souriant. Il n'allait pas lui faire tout un discours sur le peu d'utilité de la chose alors qu'il allait mettre du produit. Il se rendit compte qu'il adorait cet enfant, et ne vit pas pourquoi il l'aurait privé de cette petite joie. Il passa donc sa langue sur la plaie, sans se préoccuper de ce que des passants éventuels auraient pu penser. Puis il releva la tête : - Ça a un goût bizarre... - Ça doit être la feuille. - Tu as raison. Eh bien, si je deviens violet à pois oranges, on saura pourquoi!!! Il vaporisa ensuite du désinfectant, et mit un sparadrap autour de l'orteil. Il alla prendre un canif multi-lames dans la boîte à gants, et lima avec précaution le côté de l'ongle qui avait blessé l'orteil voisin. Puis il remit à Saïd chaussette et soulier. - Maintenant, on va aller en ville, à la rue St-Ferréol, et le premier magasin de chaussures qu'on voit, on se l'offre! - Tu vas m'acheter d'autres baskets? - Oui, parce que ceux-ci, ça ne va pas du tout. Tu n'en avais pas d'autres pour faire ce voyage? - Si, mais ils étaient pires. Déjà ceux-ci, c'est à un de mes frères. - Qui est plus jeune que toi, comme tu m'as dit. Je comprends alors que ces souliers soient trop petits... - Tu sais, Lucas, c'est un peu dommage que tu m'en achètes des autres... - Pourquoi?! - Parce que tu n'auras plus de raison de me porter, et j'aimais bien ça... - Ne t'en fais pas : moi aussi j'aimais bien, et je te porterai encore quand il n'y aura personne. - Et jusqu'au magasin? - Oui, à une petite condition : pour sortir du parking, on doit remonter l'escalier de tantôt, et ça m'arrangerait que tu n'essaies plus de me faire tomber, du moins pas à chaque marche... - Ça va, je serai sage... - Avant qu'on y aille, tu veux boire quelque chose? J'ai du cola dans le coffre, et du jus de fruits exotiques. - Ça a quel goût, ton machin "exotique"? - C'est très bon, tu verras. Lucas alla prendre la bouteille et un gobelet dans le coffre. Saïd renifla le contenu et décréta que ce devait être buvable. Il avait la gorge desséchée par le mistral, et il se servit un verre, et puis un deuxième, qu'il ne termina pas et dont il tendit tout naturellement le reste à boire à Lucas. Puis Lucas sortit de sa poche une des formules de chèque emportées, prit un stylo dans la boîte à gants, et signa le chèque, qu'il remit à Saïd. - C'est toi qui vas payer tes souliers, dans le magasin : la vendeuse n'en reviendra pas! Tu sais comment remplir un chèque? - Pas tout à fait... Lucas le lui montra. - Et pour la date, si tu ne sais plus, tu regardes ta montre. - Je n'ai pas de montre... - C'est vrai? Eh bien, prends la mienne ; je te la donne, si tu veux. Elle a l'heure et la date sur le même cadran, un chrono et un répertoire téléphonique, et elle s'éclaire tout en vert. Moi, j'ai l'heure dans la voiture, et dans ma maison il y a plein de pendules gagnées dans des concours publicitaires. Tiens, regarde-la. Lucas s'était bien gardé de rappeler que dans moins de trois jours, il n'en aurait plus besoin... Il enleva sa montre et la tendit à Saïd, qui l'examina. Sans être une montre de prix, elle présentait bien, surtout pour un jeune, avec son bracelet en cuir brun et empiècements gris, ses larges boutons, ses inscriptions dorées. Saïd accepta, et Lucas la lui régla à son poignet. Il ferma la voiture, et, avec un sourire, rechargea Saïd sur son dos. Dans l'escalier, comme promis, Saïd resta tranquille, et aida dans les tournants en appuyant d'une main sur les murs. À l'extérieur, Saïd remit ses bras autour du torse de Lucas et appuya la tête sur son épaule, se laissant transporter, les yeux mi-clos, sans regarder Lucas qui louvoyait entre les voitures stationnées, qui montait et descendait de trottoir, et traversait des carrefours. Dans la rue commerçante, Lucas s'arrêta devant un magasin de chaussures et en informa Saïd. Celui-ci se redressa et, s'appuyant sur les épaules de Lucas, regarda par dessus sa tête ; Lucas se déplaçait latéralement devant la vitrine suivant les pressions de Saïd sur une épaule ou sur l'autre... Saïd avait envie de chaussures de jogging avec couche d'air, mais, avec lucidité, il rejetait celles qui arboraient ostensiblement une marque connue, car elles auraient suscité trop de convoitise quand il serait rentré au pays. Lucas lui montra une grande marque qui n'affichait qu'un discret logo, comme lorsqu'on coche une ligne de texte. Alors que Lucas était attiré par un modèle blanc avec motifs rouges et jaunes, Saïd préférait sagement le même avec des motifs bleus et noirs, qui s'accorderait avec un jean. Comme Saïd ne chaussait que du 38, cela ne coûterait que 499 francs. Lucas déposa Saïd devant la porte, et ils entrèrent. Saïd indiqua à la vendeuse le modèle souhaité et s'assit. Lucas s'agenouilla et lui enleva ses souliers. Quand la vendeuse revint avec les chaussures, Lucas les lui prit et les mis aux pieds de Saïd. La vendeuse n'en revenait pas : un garçon blond qui achetait des souliers pour un Maghrébin, et qui s'agenouillait devant lui, on aura tout vu! Sa collègue commençait à trouver ça "suspect" et se demandait si elle ne ferait pas bien de se pendre au téléphone de la gendarmerie. Mais il y avait une entente si évidente entre Saïd et Lucas qu'elles finirent par sourire à Saïd, surtout quand il réclama un stylo pour remplir "son" chèque, en vérifiant ostensiblement la date sur sa belle montre. Elles héritèrent des vieux souliers... Saïd et Lucas remontèrent la rue St Ferréol vers la Préfecture, en admirant les diverses vitrines. Saïd était enchanté du confort de ses souliers, et Lucas, qui n'avait jamais acheté pour lui-même que des chaussures à moins de cent francs, voire à moins de trente francs, l'enviait un peu, mais il fallait être réaliste : pour trois jours, cela n'en valait pas la peine, et il ne lui restait plus que 2.500 francs. Ils firent une petite incursion au Mac Do, où Saïd dévora hamburger et frites, tandis que Lucas préférait du poisson. Il conseilla à Saïd d'aller aux toilettes, car le voyage jusqu'en Ardèche allait être assez long. Puis il allèrent jusqu'à un magasin d'instruments de musique, où Lucas était client, ce qui lui permit de revoir une dernière fois l'ancien gérant avec qui il s'était toujours très bien entendu. Saïd examina les guitares avec beaucoup d'envie mais déclara à Lucas que s'il en ramenait une, ses frères auraient vite fait de la mettre en pièces... Puis, Lucas lui proposa d'entrer dans le grand magasin de disques voisin. - Ils vendent ton disque aussi? demanda Saïd. - Non. Je le leur ai envoyé : ils ont gardé le disque et ne m'ont jamais répondu... - Si c'est comme ça, je ne veux pas y mettre les pieds! - Alors tu n'entreras pas chez beaucoup de disquaires en France...! - Tant pis... En redescendant la rue, ils passèrent devant un magasin spécialisé dans les habits pour jeunes. Saïd s'arrêta, subjugué. - T'as vu, ils vendent des pantalons avec pressions tout le long des jambes! - Oui, il sont très beaux. Tu sais, Saïd, si tu vois quelque chose qui te plaît, je t'en prie, n'hésite pas! Si on dépense un peu trop d'argent aujourd'hui, on compensera demain. - Ah merci Lucas! Viens! - Attends : je te donne le dernier chèque que j'ai en poche. Tu le rempliras, comme dans l'autre magasin, et puis tu me le feras signer parce que je n'ai pas de stylo. N'oublie pas de demander qu'on emballe ton jean, et tu porteras bien sûr le nouveau. Saïd choisit un pantalon de training bleu royal, avec larges bandes blanches pressionnées tout le long des jambes. Avec les bras blancs de son sweat-shirt, cela le rendait plus grand. Il était splendide. Quand il demanda à Lucas comment il le trouvait, celui-ci lui répondit : - Avec ton capuchon blanc, tes manches blanches et les bandes blanches de tes jambes, on dirait que tu as des ailes, tu ressembles à un ange... - C'est vrai? Et tu trouves ça bien? - Je trouve ça sensationnel, et je me dis que j'ai bien de la chance d'être près de toi. Surtout que tu es gentil comme un vrai ange... - C'est peut-être parce que j'essaie de te ressembler... - Arrête de dire des bêtises, va, et dis-moi plutôt quelle heure il est. - Je ne dis pas des bêtises, et il est ... 16 heures 37. Lucas sourit : contrairement à lui, Saïd avait de la répartie... Le vendeur n'était pas habitué à être témoin de ce style de conversation, mais il fut encore plus surpris en voyant Saïd remplir le chèque et le présenter à Lucas pour le signer... Ensuite, comme il se faisait tard et que Lucas ne voulait pas être pris dans les encombrements de fin d'après-midi, ils retournèrent au parking. Lucas acquitta le péage avec la monnaie faite au Mac Do, et ils rejoignirent la voiture. Lucas remit son attelle. La CX quitta le parking et prit le tunnel sous le Vieux-Port. Saïd ne perdait aucune occasion de regarder les bateaux du port. Ils contournèrent la cathédrale, que Saïd admira au passage. Puis ils prirent la voie suspendue menant à l'autoroute de Lyon. Lucas y roulait à allure modérée, afin de permettre à Saïd, au prix de quelques contorsions car il était du mauvais côté, de revoir les îles où ils avaient maintenant des souvenirs dont certains du genre "piquant"... Lucas se dit que quand Saïd serait grand, il y reviendrait peut-être, et il espérait que ces lieux lui rappelleraient quelqu'un d'un peu fou, qui lui avait prouvé un jour qu'on pouvait l'aimer de tout son coeur... Mais, pensa Lucas, fallait- il vraiment être fou pour s'attacher à un enfant tel que Saïd? Ils repassèrent à proximité du belvédère où ils s'étaient arrêtés au matin, et il virent mieux les îles, une dernière fois, avant de s'engouffrer dans le tunnel qui suivait. Plus loin, Lucas attira l'attention de Saïd sur l'aéroport de Marignane, à leur gauche, là où ils s'étaient rencontrés pas plus tard qu'au matin... Que de chemin parcouru en si peu de temps! Saïd demanda : - Qu'est-ce que tu as pensé quand tu m'as vu la première fois? - J'ai tout de suite eu de l'admiration pour toi, et l'envie de te ressembler. Puis, j'ai été étonné quand tu t'en faisais à cause du vent froid qui entrait dans ma chemise. - Moi, tu m'as étonné tout de suite, quand tu t'es excusé d'être un peu en retard, pour accueillir quelqu'un qui venait pour te tuer : il fallait le faire! Et puis, tu as voulu porter mon sac, et ça personne ne l'avait jamais fait pour moi... - Qu'est-ce que tu veux! Il y en a qui sont idiots... Sur l'autoroute, Lucas ne se pressait pas, et restait à 115. Il ne voulait pas prendre de l'essence sur l'autoroute et comptait donc sortir à Orange et puis gagner l'Ardèche par Bagnols sur Cèze. Or, il savait que ce n'était pas la peine d'arriver à Bagnols avant 18 h 30, car chaque fin d'après-midi la ville était complètement paralysée à cause d'une aberration qui rendait une petite route venant du village de Carmignan prioritaire sur la nationale 86 très fréquentée, et il suffisait d'une seule et unique voiture voulant "prendre" sa priorité alors qu'il n'y avait pas la possibilité, pour bloquer tout le rond-point de sortie de Bagnols, et, comme par un jeu de dominos en cascade, paralyser tout le reste de la ville... Après le péage de Lançon de Provence, la circulation était plus fluide, et le ronronnement régulier du moteur fit son effet sur Saïd, qui finit par s'assoupir. Lucas conduisait en douceur, évitant les coups de volant et d'accélérateur, pour ne pas réveiller Saïd. Par moments, il jetait un regard vers l'enfant, calé dans le creux entre le dossier et la portière, et dont il voyait de face le visage détendu et heureux, reposant sur le capuchon blanc qui lui faisait comme une auréole. Il se dit que sa voiture n'avait jamais transporté chargement plus précieux. Il tenta d'imaginer la vie de Saïd, dans son pays, et se disait que son entourage devait être effectivement bien primaire pour ne pas l'apprécier. Quant au gens du GPA, travaillés par leur haine viscérale de l'humanité, ils avaient un peu vite estimé que tout le monde était forcément comme eux, mais, avec Saïd, ils s'étaient bien fait avoir... C'était la victoire de l'archange Gabriel (ou Saïd...) contre un Belzébuth qui tentait de faire coup double en suscitant des crimes épouvantables, et en discréditant une religion gênante... Lucas quitta l'autoroute à Orange. Au péage, l'air plus frais entrant par la vitre ouverte tira Saïd de son sommeil ; il s'étira et demanda où on était. Lucas lui montra sur la carte qu'ils avaient fait les trois quarts du chemin. Plus loin, il lui fit voir le village de Caderousse, entièrement entouré d'une digue pour le protéger des crues de la Cèze; en cas d'inondation, c'était comme une île au milieu de la mer, d'où son surnom d'"Ile Verte". À Marcoule, c'était complètement différent, avec la centrale nucléaire ; Saïd n'en avait jamais vu. À Bagnols sur Cèze, ils s'arrêtèrent dans un supermarché, afin de prendre de l'essence et de quoi manger en arrivant ; ils choisirent des "steaks de fromage" et des bâtonnets de poisson pané, dont Saïd avait vu les pubs à la TV, mais qui étaient trop chers pour sa famille. Vingt minutes après avoir quitté Bagnols, la voiture se lança à l'assaut des rives escarpées des Gorges de l'Ardèche, par une route sinueuse à travers bois. Lorsque soudain les bois firent place à quelques vignes, Lucas s'arrêta et désigna à Saïd, sur la gauche, en haut, à la lisière du bois, une petite construction claire, genre bungalow, et lui dit que c'était là leur destination. Bientôt ils prirent la petite route en forte pente qui montait vers le bois, et après un dernier virage serré ils se retrouvèrent devant le grillage d'entrée ; Lucas descendit l'ouvrir. Puis, contournant un talus de romarins, il gara la voiture devant la maison. Il alla ouvrir la portière à Saïd et l'aida à se sortir du profond siège de la CX. D'emblée, Saïd fut attiré par le terrain, et Lucas le suivit. Derrière la maison, le sol montait en terrasses, d'abord en garrigues, et puis en bois. De nombreux arbres restaient toujours verts, et les autres étaient présentement en bourgeons. La partie garrigue était couverte de thym. En ce jour décroissant, Lucas emmena Saïd à mi-hauteur, à la lisière de la partie boisée, où se trouvait un banc, et ils s'assirent. Devant eux, sur 150 km, s'étendaient les montagnes, éclairées par le soleil couchant, bien visibles dans le ciel nettoyé par le mistral : le sommet du Ventoux, les Préalpes, l'Obiou, le Vercors encore blanc de neige. Lucas décrivit tout cela à Saïd ; il lui apprit que le Ventoux détenait deux records d'Europe : le plus vaste panorama (par temps clair : de la Corse au Canigou dans les Pyrénées), et le plus de vent: 350 km/h. Puis, comme il était près de 19 h 30 et qu'ils avaient faim, ils redescendirent vers la maison. Lucas ouvrit la porte d'entrée, qui donnait sur le salon, et alluma. La première chose que vit Saïd, ce fut l'ancien chat de Lucas, naturalisé et couché sur le fauteuil qu'il aimait. Il crut d'abord qu'il était vivant, et s'étonna de ce qu'il n'avait plus qu'un oeil. Lucas expliqua ce qui était arrivé : le glaucome qui avait nécessité d'enlever un oeil, la mort de vieillesse du chat un an plus tard, et le désir de Lucas de conserver un peu de sa présence en le faisant naturaliser. Saïd n'en revenait pas. Autre source d'étonnement : le monumental orgue à cinq claviers, occupant un quart de la pièce. Lucas l'alluma et montra à Saïd comment se servir, au moins, des 36 registrations générales préparées, offrant déjà par elles- mêmes une grande variété de sons, du plus doux au plus puissant. C'était surtout la puissance qui impressionnait Saïd, puissance complètement sans rapport avec l'effort physique à fournir. Pour tous les autres instruments, il faut soit frapper très fort ou souffler très fort, contrairement à l'orgue où le simple effleurement d'une touche déclenche un son géant. Saïd était subjugué par l'instrument, et Lucas lui montra comment faire des accords simples, rien qu'avec trois notes blanches en laissant une note d'intervalle entre chacune. Il laissa Saïd expérimenter à son aise, et alla vider la voiture de la nourriture achetée, et du sac de Saïd, qu'il mit dans la chambre. Saïd lui demanda de jouer quelque chose. Lucas se débarrassa de l'attelle à son doigt, qui commençait à lui faire mal, et la déposa sur un côté de l'orgue. Il joua une suite d'accords, utilisant aussi le pédalier, ce qui étonna Saïd. Puis il s'occupa de préparer les sticks de poisson, tandis que Saïd s'installait sur le canapé du salon, face à la TV, dont ils essayait la soixantaine de chaînes reçues par satellite ; il fut surpris d'y trouver des chaînes arabes : MBC, Dubaï, ANN. Lucas lui montra qu'il y avait aussi une chaîne indienne et une japonaise, heureusement non cryptées en ce début de soirée. Quand le poisson fut prêt, il en apporta une assiette à Saïd, toujours devant la TV, et retourna dans la cuisine préparer la suite : du pain complet avec gruyère, passé au micro-ondes. Il entendit Saïd l'appeler : - Lucas, tu n'aurais pas... - Je te l'apporte. Et il lui servit un verre d'eau. Quand Saïd eut fini son poisson, Lucas lui servit le pain au gruyère fondu. Saïd leva les yeux vers lui, mais Lucas ne lui laissa pas le temps de parler, et dit simplement : - J'y vais... Lucas revint avec une serviette en papier pour Saïd, et s'installa sur le canapé, à côté de lui, avec aussi du pain au fromage. Saïd était étonné : - Comment tu fais pour savoir ce que je veux, sans que je le dise? - Je devine... Pourtant, d'habitude, je ne suis pas fort en devinettes, mais avec toi ça va tout seul... C'est comme si on ne faisait qu'un. Ils mangèrent tandis qu'à la TV défilaient les pages de publicité. En jetant un regard à Saïd, Lucas se rendit compte qu'il réalisait un beau rêve : il avait enfin trouvé un frère à aimer et à servir... Après le repas, Lucas montra le reste de la maison à Saïd : à gauche du salon : la salle à manger, encombrée des cartons de CDs invendus, + bureau avec l'ordinateur, et les toilettes avec deux WCs : un normal et un chimique ; à droite du salon: la salle de bain et la cuisine ; puis il y avait, derrière le salon, la grande chambre et le réduit à outillage. Saïd, voyant son sac sur le lit, demanda : - Et toi, tu vas dormir où? - Où tu voudras. Si tu n'aimes pas rester seul, je peux dormir avec toi ; ou bien je peux déplier ce canapé en mousse au pied du lit ; ou bien me servir du canapé du salon; et si tu me l'ordonnes, je peux même dormir dans la voiture. Tu me diras quoi tout à l'heure, et de toutes façons je t'obéirai... Ils revinrent s'asseoir devant la TV et dégustèrent une barre chocolatée ; Lucas resservit de l'eau à Saïd. Puis, se rappelant qu'il avait la même pointure que lui, du 38, il alla lui chercher des grosses pantoufles fourrées, en forme de têtes de tigres avec oreilles et moustaches, ce qui amusa Saïd. Il se mit à genoux pour lui enlever ses souliers et lui mettre les pantoufles, plus confortables. Dans cette position, Lucas se sentait à l'aise, il était à sa vraie place : en moins d'une journée, Saïd était devenu son seigneur et maître, un maître qui était gentil, pensa Lucas, et qui ne profitait pas de sa domination; il avait déjà oublié l'affaire du cactus et de la "main baveuse"... - Tu sais, Lucas, elle est bien, ta maison. - Oui, elle n'est pas si mal, surtout que je n'ai mis que huit jours pour l'assembler. - Huit jours? Et tu as fait ça tout seul? Tu n'es pourtant pas très musclé... - Ben oui. Et ce n'était pas simple de manipuler seul les lourds panneaux. Le plus dur, ça a été les deux premiers ; une fois que le premier panneau était levé, j'avais besoin de deux mains pour le tenir, alors comment faire pour lever l'autre panneau faisant le coin? Et après, il fallait maintenir les deux panneaux l'un contre l'autre, et avoir deux mains en plus, pour les visser! Je t'assure, ça a été la galère! - J'aurais pu t'aider, si j'avais été là... - Oui, et j'en aurais été bien content : construire quelque chose avec toi, et profiter de tes conseils. Finalement, ce sera un des grands regrets de ma vie : ne pas t'avoir connu plus tôt. - Et tu as d'autres regrets? - Oui : j'aurais voulu voir ce que ça faisait de rouler en Rolls, ou j'aurais bien voulu essayer l'orgue de Notre-Dame de Paris, ou au moins y entendre interpréter ma musique. Puis, il y a une chose que j'ai toujours trouvée très triste : voir des enfants gentils et intelligents devenir petit à petit des adultes bêtes et méchants... - Comme moi? - Oh, j'espère bien que ça ne t'arrivera pas! À ce moment, la porte battante séparant le salon de la cuisine s'ouvrit en coup de vent, laissant entrer un animal ayant le pelage, la queue touffue et le fin museau d'un renard, mais ce n'en était pas un. - Ah, je te présente Aline, c'est le chat, ou plutôt la chatte, des voisins, dans la vallée. Dès le lendemain de la mort de mon chat, elle s'est dit qu'il y avait une bonne place à prendre, et elle s'est installée. En plus, elle m'amène copains et copines... Lucas la prit en mains et la présenta à Saïd, qui tenta de la caresser, mais elle se dégagea et fonça vers son assiette : elle avait faim et ne pensait qu'à ça ; pour les câlins on verrait après ... éventuellement! Lucas ouvrit une boîte et lui donna à manger. Puis on entendit un vacarme sourd à la même porte, et on vit une grosse masse poilue passer par les vingt centimètres manquants au-dessus de la porte, et retomber dans le salon. C'était une autre chatte, mais deux fois plus grosse qu'Aline, avec un pelage mi-blanc, mi-sanglier. Lucas parlait toujours d'elle au masculin, tellement elle était énorme : - Ça c'est Grochat, et comme tu vois, il n'a pas volé son nom; avec mes deux mains, je n'arrive même pas à faire le tour de sa tête. Il appartient à d'autre voisins, à 1 km, mais il a aussi pris pension ici. Il est gros, mais affectueux et ... bête : il n'a jamais pensé à appuyer sur la porte battante pour l'ouvrir, non, il l'escalade! Je vais lui donner à manger aussi. Tandis qu'Aline mangeait délicatement par petites bouchées, Grochat avait eu vite fait d'engloutir sa part, et complétait avec des croquettes, dont Lucas veillait à laisser une assiette garnie en permanence. Pendant que Lucas rechargeait le poêle en pétrole, Grochat sautait sur le canapé et s'asseyait sans complexes sur les genoux de Saïd, le regardant droit dans les yeux, leurs têtes étant à la même hauteur. Saïd le caressa un peu. - Arrête juste un instant de le caresser, dit Lucas, et pose tes mains à côté de toi ; tu vas voir ce qu'il va faire... Saïd suivit le conseil. Du coup, Grochat en profita pour étaler ses grosses pattes de part et d'autre de la tête de Saïd, et se vautrer sur lui, enfonçant son gros museau rose dans le visage de Saïd, qui riait et lui caressait le dos. Ainsi couché, Grochat avait les pattes arrière qui arrivaient aux genoux de Saïd! Les laissant faire connaissance, Lucas alla faire la vaisselle. Quand il revint, Grochat était couché sur le dossier du canapé, juste derrière la tête de Saïd. Lucas s'assit à côté de Saïd, qui lui demanda: - Qu'est-ce qu'on fait, ce soir? - Comme il n'y a rien de particulier à la TV avant 22 heures, j'aurais bien voulu te faire écouter une partie de mon CD : ainsi tu serais le trente-troisième à l'avoir entendu... Ou tu préfères autre chose? - Non, ça va. Fais-moi donc écouter cette fameuse chanson pour laquelle tu as des problèmes, ça m'intéresse de savoir. Lucas installa le CD, et remit la télécommande à Saïd. - Ainsi, tu peux appuyer sur "pause", si tu veux dire quelque chose, ou en discuter. N'hésite pas à arrêter, on a encore plus d'une heure avant le film sur TNT. Comme je te l'ai dit ce matin, cette chanson est pour les jeunes de ton âge qui se demandent pourquoi on est sur terre. Le jeune qui parle, dans la chanson, commence par raconter qu'il s'est un jour retrouvé à l'hôpital pour une petite opération, genre appendicite, et qu'en voyant les autres malades, ça l'a fait réfléchir. Voilà, je mets en route, et tu stoppes quand tu veux. La voix fraîche et claire du jeune chanteur de 14 ans, se fit entendre: Je me suis retrouvé à l'hôpital pour une opération des plus banales. En dehors des visites, c'était bien long ; j'ai pu passer du temps en réflexion. En voyant les malades autour de moi, souvent depuis longtemps ils étaient là, je me suis dit qu'un jour, pour moi aussi, à l'hôpital j'aurais mon dernier lit. La vie sur cette terre n'est pas sans fin ; elle n'est pas toujours belle, pourtant j'y tiens, peut-être parce que je n'suis pas sûr comment dans l'autre monde est le futur. En y réfléchissant avec sérieux, la première réponse qu'avoir je veux, est qu'on me dise pourquoi sur cette terre on doit rester coincé une vie entière. En effet l'existence, dans l'au-delà, c'est sûr et garanti, ce sera la joie ; en y voyant le jour, directement, ça nous éviterait bien des tourments. - C'est vrai, ça! fit Saïd. D'autres êtres ont reçu cette faveur : les anges furent placés dans le bonheur dès qu'ils furent créés au paradis, mais cette tentative a mal fini. - Comment ça, ça a mal fini? - C'est dit dans la suite... Dieu avait souhaité se fabriquer des millions de copains pour les aimer ; des êtres qu'il a mis auprès de Lui, espérant qu'ils seraient aussi gentils. Un groupe de ces esprits fit bande à part, se rebiffa et dit à Dieu, sans fard : "ton amour on n'en a rien à cirer, et on n'a pas du tout envie d'aimer". - Ça veut dire quoi, "sans phares"? - Le fard, f-a-r-d, c'est une sorte de maquillage. Parler sans fard, donc sans maquillage, c'est dire ce qu'on pense vraiment, même si ça risque de ne pas plaire... Ainsi naquirent le diable et ses démons : ceux qui rejettent d'amour toute notion. Ils subissent, depuis, des jours sans fin, dévorés par le feu de leur venin. - Je pensais que les démons, c'étaient des anges qui s'étaient révoltés? - Tu sais, uniquement ne pas vouloir obéir à quelqu'un, ça ne mérite pas le malheur éternel. Et Dieu, c'est pas quelqu'un qui donne des ordres, il nous laisse libre. Non, c'est en fait plus sérieux : il y avait d'un côté Dieu et les anges qui voulaient s'aimer, et d'autre part ceux qui voulaient haïr ; il a bien fallu les séparer ... et prendre des précautions pour les futurs anges ; écoute : Après cette expérience et ses leçons, Dieu résolut de prendre des précautions ; il n'accepterait plus à ses côtés que ceux aptes à aimer et être aimés. Il choisit un endroit de l'Univers pour ses futurs amis : ce fut la Terre, où il nous est donné un certain temps pour apprendre ce qui est important : Nous sommes sur Terre pour apprendre à aimer ; nous sommes sur Terre pour nous laisser aimer. - C'est donc ça? On est là pour apprendre à aimer? - Ben oui. Avant de faire de nous des vrais anges, Dieu veut savoir si nous serons des bons ou des mauvais, et il nous met sur Terre en "observation". Et on a quelques dizaines d'années devant nous pour nous exercer à devenir bons, et à aimer tout le monde ; écoute : Envers toutes et tous, soyons aimants : filles et garçons, adultes, vieux et enfants, et aussi nos amis les animaux, car "le loup mangera avec l'agneau". De l'affection ne veut pas dire "coucher" ; l'élan du coeur n'est pas intéressé : il faut savoir aimer, tout simplement, sans y mêler le corps, nécessairement. - Tu veux dire quoi, avec ça? Je ne comprends pas bien. - Simplement, ça veut dire qu'il ne faut pas confondre le fait d'aimer quelqu'un de tout son coeur, et celui d'avoir un rapport sexuel, ça n'a pas grand chose à voir : on peut très bien adorer quelqu'un, ou un chien, un chat, ou ... sa voiture, sans avoir de rapport ; à l'inverse, on peut très bien avoir un rapport avec quelqu'un qu'on n'aime pas: une prostituée ou une fille qu'on viole... - Pourtant, on dit : "faire l'amour"... - Ah ça! C'est un bel exemple d'hypocrisie, propre d'ailleurs à la langue française. Dans d'autres pays, on est plus "franc", et on dit "faire du sexe", ou "avoir du sexe"... Tu as presque quinze ans, et tu sais comment ça se passe, un rapport sexuel ; il faut quand même reconnaître que dominer quelqu'un, le pénétrer, et lui "faire son affaire" vite fait et (souvent) mal fait, c'est quand même pas ce qu'il y a de mieux comme preuve d'affection et de respect de l'autre... Imagine un garçon, dans la rue, qui voit passer une belle fille, et qui dise : "ah, celle-là, je l'aime". En fait, ce qu'il aime, inconsciemment, c'est le plaisir qu'il imagine qu'il pourrait avoir s'il avait un rapport sexuel avec elle... A propos, est-ce tu sais que la femme est le seul être vivant à pouvoir grossir de cinq cents kilos en cinq minutes? - Comment ça?! - Eh bien, on commence par lui dire : "tu viens dans mon lit, ma puce?", et cinq minutes plus tard, quand on a eu ce qu'on voulait, on lui dit : "barre-toi de là, grosse vache!"... Saïd rit. Puis, redevenu sérieux, il s'enquit : - Et embrasser? - Ça c'est différent. Embrasser ou caresser quelqu'un, ce n'est plus du "dominant-dominé", ça peut être un geste ou une preuve d'affection, comme quand tu caressais le chat, tout à l'heure. - Ou comme quand tu embrassais la blessure à mon genou? - C'est ça. Mais là aussi il faut faire la différence entre un geste de tendresse, et quelqu'un qui écraserait les lèvres d'un autre et lui enfoncerait de force la langue jusqu'aux amygdales! Là, on retombe dans la domination. - Et toi, tu as déjà eu un rapport sexuel avec quelqu'un? - Non, parce que je n'ai pas le coeur de faire subir ce genre de chose à quelqu'un que j'aime. Mais je n'oblige personne à penser comme ça! Tout le monde n'a pas un âge mental de douze ans... Il faut aussi tenir compte des besoins physiques réels des gens : quand on a faim, il est normal qu'on mange ; et quand on est travaillé par ses hormones, il est normal qu'on veuille satisfaire ce besoin aussi. Mais il ne faut pas confondre avec le sentiment d'amour : le seul lien, c'est que c'est plus agréable à faire avec quelqu'un qu'on apprécie. C'est valable aussi pour le reste : pour manger, aller au ciné, se promener, partir en vacances, etc. - Je crois que j'ai compris. - Bon, écoute maintenant ce qui se passe à la fin de la vie : A la fin de la vie, sur cette terre, ce sera l'examen sur une matière : sommes-nous arrivés à tous aimer, ou nos efforts faut-il continuer? Le bonheur est pour nous, si nous sommes prêts : le meilleur sort sera nôtre à jamais ; ou il nous faudra un certain délai si nous ne sommes pas encore parfaits. - Tu comprends, dit Lucas, si l'apprentissage sur la terre n'a pas été suffisant, il faudra qu'on "redouble", comme à l'école, mais dans un autre endroit que la terre, où on restera le temps qu'il faudra pour arriver à aimer les gens. On a donc intérêt à s'y mettre déjà sérieusement sur terre, pour éviter de faire des "prolongations" dans l'autre monde... Maintenant, écoute ce qui arrive à ceux qui ont fait exprès de rater leur apprentissage, et qui haïssent les autres : Si une vie d'amour avons raté, rejetant tout principe d'humanité, nous irons retrouver dans leur prison ceux qui excluent d'amour toute notion. Comme ceux pour qui la vie c'était l'argent, voler ou agresser à tout moment, droguer et racketter les jeunes enfants, ou trancher la gorge des innocents. - Ah, c'est là! C'est ça qui... - Oui, c'est ça qui a vexé "certaines personnes"... - Mais ils sont fous! Vouloir te tuer pour avoir dit ça... - Tu vois, ceux-là, ils sont occupés à rater complètement leur apprentissage de l'amour des autres. - Tu parles! Mais comment osent-ils dire alors qu'ils font ça "pour Dieu", et que s'ils sont tués ils deviendront des "martyrs de Dieu" et iront au paradis? - C'est parce qu'ils sont en quelque sorte "possédés" par les forces du Mal, et le pire c'est qu'ils ne s'en rendent même pas compte! - C'est malgré eux, alors? - Non, non. C'est en accord avec eux. Si quelqu'un te dit d'aller donner un coup de pied à un autre, tu n'es pas obligé de le faire! Mais si on te dit que c'est ton ennemi, qu'il te déteste, etc, même si c'est pas vrai, tu risques de te laisser convaincre. - Comme ce qu'on m'a dit de toi, pour que j'accepte de venir te tuer? - Exactement. Et celui qui rigole, c'est le chef des démons : les égorgeurs ne finiront pas au "Paradis d'Allah" mais chez lui, et il se frotte les mains ; de plus, il réussit à discréditer l'Islam, qui, pour les modérés, est une religion de tolérance et d'entraide, et qu'on fait passer pour un ramassis d'égorgeurs d'enfants. Il essaie d'ailleurs de faire pareil avec d'autres religions qui veulent lui enlever des "clients": en Irlande, en Palestine, en Bosnie, etc. Si ça se trouve, il "s'occupe" aussi de moi : les chansons et la musique que j'ai composées pourraient aider et réconforter bien des gens, jeunes et adultes, et les rendre meilleurs, et ça il veut l'éviter à tout prix. Du coup, il s'est arrangé pour que je sois invalide et ne puisse plus jouer de l'orgue, il a dissuadé les disquaires et supermarchés de vendre les disques, les radios de les passer, et les revues d'en parler. Mieux, pour me réduire définitivement au silence, il a suggéré au GPA de m'éliminer, comme ça je ne représenterai plus de danger pour les forces du Mal. Mais là, il a peut-être fait une erreur de calcul: l'annonce de ma mort risque de faire vendre enfin quelques disques... On écoute la suite : Nous sommes sur Terre pour apprendre à aimer ; nous sommes sur Terre pour nous laisser aimer. Comme les gens s'en sortaient piteusement, un Homme fut envoyé, voici longtemps, pour leur dire et montrer le dur chemin d'une vie réussie pour son prochain. - Cet Homme, c'était le Prophète? - Si tu veux. Je n'ai pas précisé, comme ça c'est valable pour plusieurs religions : pour les musulmans ce sera le Prophète, pour les chrétiens ce sera le Christ, pour d'autres ce sera Bouddha. C'est aussi pour ça que je n'ai pas dit de date précise : j'ai mis : "voici longtemps". - Alors, toutes ces religions sont bonnes? - Il y a quand même des différences... Certaines offrent plus de moyens pour réussir son apprentissage, et proposent un plus grand message d'amour. D'autres moins : une religion qui considère certains de ses membres comme intermédiaires entre des esclaves et du bétail, c'est pas vraiment aussi bien... - Tu penses à laquelle? - Je ne voudrais pas que tu sois fâché, mais par exemple interdire aux filles d'aller à l'école pour se cultiver, c'est quand même pas gentil... On continue? Il nous a laissé toutes ses idées, un exemple de vie, des rites sacrés, où nous pouvons puiser de quoi tenir, pour s'ouvrir aux autres sans trop faiblir. Les inégalités et la souffrance, en ce cas peuvent prendre enfin un sens : pour les uns occasion de se donner, pour les autres de se laisser aimer. - Pour la souffrance, dit Lucas, rappelle-toi ton genou : si tu ne t'étais pas écorché, je n'aurais pas pu te soigner ni montrer que je t'aimais. Et toi, bien sûr tu as souffert un peu, mais tu as été content que je te lèche ta blessure, ça te changeait de tous ceux pour qui tu ne comptes pas. Mais, en général, as-tu remarqué la différence de caractère entre ceux qui ont beaucoup souffert et ceux pour qui tout va bien? - Oui, ils sont plus gentils que les autres. - Et c'est logique : quelqu'un qui a été malade comprendra mieux un autre malade et pourra l'aider. Ça les rapprochera et les aidera pour leur apprentissage de l'amour des autres. D'ailleurs, il suffit de te regarder : pourquoi es-tu si gentil? Parce que tu as déjà beaucoup souffert de manque d'affection. Tandis que tes jeunes frères, eux, qui ont toute l'attention de tes parents, ils se conduisent en tyrans égoïstes... - Là, tu as raison! Et pour toi, c'est pareil? Tu es gentil parce que tu as aussi beaucoup souffert? - Eh oui, notamment en aimant des tas de gens qui ne m'aimaient pas... - Sauf moi! Parce que moi je t'aime aussi. - Eh bien, tu vois : je ne mourrai pas idiot! J'aurai quand même connu ça une fois dans ma vie... Maintenant, écoute le couplet suivant : ça explique pourquoi il faut aller à l'école : Pour mieux aider les gens au quotidien, il faut avoir appris comme lycéen tout le savoir qui peut aider un jour à leur manifester un peu d'amour. - Par exemple, dit Lucas, si quelqu'un te demande de l'aide pour répondre à une offre d'emploi, et que tu fais trois fautes d'orthographe tous les deux mots, ça va plutôt lui faire du tort. Il faut bien se dire que plus on connaît de choses, plus on peut arriver à aider les autres. Si une usine super- polluante veut s'installer dans ton village tout en ayant un dossier qui semble prouver qu'elle est inoffensive, tu auras bien du mal à contrecarrer ça si tu n'y connais rien en physique ou en chimie ; et si tu dois te battre auprès des administrations, il faut connaître un peu les lois, et savoir écrire sans fautes. Si un touriste étranger tombe en panne ou malade, tu ne pourras rien faire pour lui si tu as toujours refusé de faire un effort pour apprendre d'autres langues. Mais prenons simplement l'exemple d'un voisin qui n'arrive pas à comprendre comment fonctionne son nouvel autoradio : si toi tu peux le lui expliquer, ça créera des liens entre vous... Au fond, nous avons chacun un rôle à jouer, un grand ou un tout petit ; on en parle dans la fin de la chanson : même si on n'est qu'un petit buisson auprès d'un ruisseau, rien n'empêche d'être le meilleur, et d'être apprécié : Nous ne pouvons pas tous être martyr, ou vivre comme un saint sans défaillir, ni être un chêne au bord du fleuve si beau, juste un petit buisson, près d'un ruisseau. Mais qu'aucun ruisseau n'ait auprès de lui plus merveilleux buisson ni plus joli, attirant et riant par son éclat, qu'on ne pourrait trouver que bien sympa. Nous sommes sur Terre pour apprendre à aimer ; nous sommes sur Terre pour nous laisser aimer... - Voilà, c'est fini. Qu'est-ce que tu en penses? - Que je n'avais jamais réfléchi à tout ça. On apprend plein de choses. Elle est très belle, ta chanson. Donc, si j'ai bien compris, ça ne sert à rien d'avoir plein d'argent, un beau métier, une belle maison, une grosse voiture? - Tu as raison, bien que ce ne soit pas interdit, au contraire : ceux qui achètent une grosse voiture font vivre ceux qui la construisent, mais ce n'est pas le but de notre séjour sur terre, et il ne faut pas se laisser absorber par les biens matériels. C'est comme si, dans une classe, les élèves la décoraient avec soin, remettaient de la peinture, décoraient les meubles avec des pierres précieuses et de l'or... et n'étudiaient jamais leurs leçons : ils n'ont aucune chance de réussir leur examen. - Et pour nous, l'examen c'est à la mort. - Oui, et on ne nous demandera pas combien de millions nous avons, mais si nous sommes arrivés à aimer tout le monde, pour aller rejoindre les anges. Saïd eut un petit sourire malicieux : - Mais moi, tu m'as dit que j'étais déjà un ange : rappelle- toi, au magasin de vêtements... - Oui, et tu n'as pas tort. Certaines personnes, après 70 ou 80 ans de vie, ne sont toujours pas arrivées à aimer, mais d'autres y parviennent en très peu de temps, comme toi. - Donc, si je mourrais maintenant, je serais prêt, et j'irais avec les anges? - Oui, Saïd, sans le moindre doute, tu irais rejoindre ceux qui te ressemblent... - Et ceux qui sont prêts, ils meurent tout de suite? - Parfois. D'ailleurs, on dit que ce sont souvent les meilleurs qui partent les premiers... Mais il arrive, fréquemment, que les plus gentils restent malgré tout sur terre, pour servir d'exemple aux autres, et peuvent même devenir très vieux : ce sera peut-être ton cas... - Et toi? Tu es super-gentil, et tu vas mourir samedi. Pourquoi si tôt? - Probablement parce que je n'ai plus aucun rôle à jouer. J'ai fait ce que j'ai pu ; j'ai aimé plein de gens à qui ça était bien égal ; j'ai rendu service chaque fois que je pouvais, même en sachant qu'après on m'oublierait ; j'ai enregistré des disques pour aider les enfants, les ados et les adultes, et malgré tous mes efforts personne n'en veut... Je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus. Je suis seul et inutile : il est sans doute temps que je m'en aille ... en espérant que ma mort serve peut-être à quelque chose. - Et moi tu m'oublies? Moi, tu me sers, énormément. Personne ne m'a jamais aimé ; comment je vais faire, après, sans toi? - Tu penses bien que je ne t'abandonnerai pas : je resterai toujours près de toi, et continuerai à t'aimer et à t'aider. Et s'il y a des gens qui sont méchants avec toi, compte sur moi pour aller leur chatouiller les pieds durant la nuit, et il risque de leur arriver, disons, des "bricoles"... - Là, je te crois! Tu ferais n'importe quoi pour moi, même ce genre de choses... C'est vrai, tu ne me laisseras pas tomber. Merci, Lucas. T'en fais pas, je serai courageux : j'essaierai de vivre pour nous deux, et de faire comme toi tu aurais fait. Lucas sourit. Ce Saïd, il en valait vraiment la peine...! C'est dommage qu'il n'y en eût pas un peu plus comme lui sur terre... Lucas reprit la pochette du CD, et dit à Saïd : - Il y a cinq autres chansons sur le CD ; tu veux encore en écouter? - Qu'est ce qu'il y a, comme chansons? - Il y en a une au sujet des enfants battus, une sur un grand enfant qui aime bien dormir avec un animal en peluche, une sur quelqu'un qui est seul et qui voudrait avoir un million de frères... - Oh, moi, avec une centaine de Lucas, ça pourra aller. - Eh bien, il te suffira de me cloner un brin... Je te donnerai un de mes cheveux... À part ces chansons-là, il y en a encore une sur un jeune qui aime quelqu'un qui ne s'aperçoit même pas qu'il existe, et une sur le suicide des jeunes. - Passe-moi celle avec le "million de frères". - D'accord. D'autant plus que l'histoire ressemble un peu à la nôtre: celui qui parle raconte d'abord qu'il est seul, et puis il trouve enfin quelqu'un qui l'aime. Imagine donc que celui qui chante, c'est un peu toi, à quelques détails près : Je n'ai pas encore quinze ans, mais j'ai déjà souffert tant à force d'aimer des gens qui ne m'aimaient pas vraiment. - Là, c'est tout à fait moi... - Oui, mais après, il y a des différences, ne t'en étonne pas: J'aime le chant et le dessin, le théâtre et les bouquins, la lavande et le thym, mais ça m'éloigne des copains. Je suis solitaire, je n'suis pas heureux ; je suis bien seul sur terre, parce que tu le veux... J'aimerais être un artiste, en peinture ou en chansons, mais j'ai peur et serais triste de ne pas être assez bon. Mes parents sont bien gentils, et j'ai ce dont j'ai envie, mais j'aimerais dans la vie avoir enfin des amis. Je suis solitaire, je n'suis pas heureux ; je suis bien seul sur terre, parce que tu le veux... Mes idées bien arrêtées sur les actualités, ça déclenche des passions, surtout lorsque j'ai raison. Je ne suis pas Monsieur Muscle, et puis j'aime ce qui est beau, alors les autres me brusquent, et j'ai des bleus sur la peau. Je suis solitaire, je n'suis pas heureux ; je suis bien seul sur terre, parce que tu le veux... - Tu vois, il y a aussi des différences avec toi : ce garçon-là est seul parce qu'il a trop de qualités, et les autres le rejettent parce qu'il les dépasse. Bon, maintenant j'entre en scène, et là ça nous ressemble davantage : Et puis je t'ai rencontré, tu m'as tout de suite aimé ; tu mes trouves des qualités qui t'amènent à m'estimer. Tu acceptes mes idées, même si tu es étonné ; on aime bien en discuter, ça renforce notre amitié. Je n'suis plus solitaire et je suis heureux : j'ai trouvé un frère, c'est ce que je veux. Tu te laisses guider par moi pour ce que tu n'connais pas : j'ai pu choisir ce matin un T-shirt qui te va bien. - Ça ne te rappelle rien? dit Lucas. Tu ne m'as pas choisi un T-shirt, mais tu m'as conseillé de boire un chocolat chaud au lieu de prendre une glace. Et reconnais que je suis tes conseils... Tu m'aides pour mes leçons, et tu fais mes punitions ; si mon coeur n'allait plus bien, tu veux me donner le tien... - Tu ferais ça pour moi, Lucas? Tu me donnerais ton coeur? - Bien sûr! Sans la moindre hésitation. - Tu ne prends pas beaucoup de risques en disant ça... - Pourquoi? - Parce que tu sais très bien qu'aucun chirurgien n'acceptera de te tuer pour me donner ton coeur! Lucas tapota amicalement le crâne de Saïd : - Mais c'est qu'il y en a, là dedans! Tu as tout à fait raison, mais j'ai trouvé comment contourner cette difficulté : il suffit de faire une sorte d'échange-standard : on te met mon coeur, et on me met le tien! Et je continuerai à vivre le temps que toi tu aurais vécu. On ne pourra rien reprocher au chirurgien, puisqu'il ne m'aura pas tué : il laissera simplement évoluer les choses... - Alors, tu aurais vraiment fait ça? Et tu te serais laissé mourir, avec mon coeur malade? - Oui, mais j'aurais été très heureux. Tu ne te rends pas compte : avoir ton coeur, en moi! Jusqu'à la fin, j'aurais savouré chacun de ses battements... - Tu es incroyable! - Oui, mais ça n'aurait pas été tout seul : les lois françaises interdisent au malade de savoir de qui lui vient le don d'organe, et je crois que les médecins auraient préféré te laisser mourir plutôt que te laisser savoir ça, parce que ça aurait pu te traumatiser!!! - Eh ben! - Que veux-tu! Ceci dit, je dois t'avouer quelque chose. Tu sais qu'il y a des choses que je ne ferais que pour toi ; mais pour cette histoire de te donner mon coeur si tu étais malade, je crois bien que je l'aurais fait aussi pour beaucoup d'autres enfants... Tu n'est pas déçu? - Non, Lucas, c'est normal : même si je suis ton préféré, je sais que tu aimes tout le monde. - On écoute la fin de la chanson? On n'est plus solitaires et on est heureux ; on s'aime comme des frères et c'est ce qu'on veut. On a écrit cette chanson pour qu'il y ait un million, un million de frères sur toute la terre, un million de frères qui veuillent bien m'aimer. Un million de frères sur toute la terre, un million de frères qui veuillent bien m'aimer.... - Ah, je comprends d'où vient le titre! dit Saïd. C'est bien, la fin, avec la batterie. C'est toi qui joues? - Oui, et c'était bien la première fois! - Mais tu sais tout faire?! - Oh, je me débrouille... Et puis, pour un enregistrement, on peut recommencer la batterie aussi souvent qu'on veut... Lucas retira le CD du lecteur, le remit dans son boîtier, et le donna à Saïd. - Tu peux l'emporter, et tu l'écouteras en cachette, quand tu seras rentré dans ton pays. Il y a, en plus des chansons, la "symphonie des Adolescents" : ça t'intéressera peut-être, qui sait... - Merci, mais je n'ai pas de lecteur de CD... - Ah, mais c'est parfait : comme ça on saura à quoi dépenser un peu d'argent, demain... Bon, il est 22 heures, et je te propose de regarder le film sur TNT. - C'est quoi, comme film? - "La Machine à explorer le Temps" ; je l'ai déjà vu plusieurs fois, et je peux t'assurer que c'est très bien. - Mmm, je suppose que je peux te croire... Lucas éteignit les lumières du salon, ne laissant qu'une petite lampe près de la TV. Comme, malgré le chauffage, il ne faisait pas très chaud à cause du mistral qui pénétrait par le trou pour les chats, Lucas prit une couverture, sous laquelle il se mit avec Saïd, assis sur le canapé, serrés l'un contre l'autre, et ils étaient bien contents. Ils regardèrent le film, qui racontait l'histoire d'un inventeur anglais qui, en 1900, avait conçu une machine à voyager dans le temps, qui revenait raconter ce qu'il avait vu dans le futur, et puis qui y retournait définitivement. Les couleurs et les décors étaient splendides. Saïd n'hésitait pas à poser des questions sur les péripéties de l'histoire, et Lucas y répondait volontiers. Quand le film se termina, il était 23 h 30. Lucas dit : - Il serait peut-être temps d'aller dormir, maintenant... - Oh, on est bien ici, comme ça... - Oui, mais demain matin on se réveillera avec des courbatures! Il vaudrait mieux que tu dormes dans un lit. Et tu as décidé quoi, pour moi? - Toi? Tu dors avec moi! Et il n'y a pas à discuter... - Si tu veux. Mais j'ai l'habitude de dormir sans pyjama, est- ce que ça te pose un problème? - Non, dans mon pays on dort aussi comme ça. - Bon, je vais me raser un peu. - Tu te rases le soir?! - Oui, je n'aime pas quand ça gratte contre l'oreiller. Mais pendant ce temps, si tu veux manger un peu, tu sais où est le tiroir aux biscuits, et il y a à boire dans le frigo : je te laisse faire. Lucas se sentait très fatigué et avait hâte de dormir, c'est pourquoi il laissait Saïd se servir lui-même dans les biscuits et les jus de fruits. Il se rasa rapidement les joues, et rejoignit Saïd, déjà couché, en laissant la veilleuse allumée à la porte de la chambre. Quand il se coucha, il sentit Saïd lui mettre affectueusement le bras autour des épaules, et il lui dit qu'il était gentil. Puis, épuisé par les émotions de la journée et le souci de tout faire au mieux, il s'abandonna contre l'épaule de Saïd, et commença à s'assoupir. Après quelques minutes, Saïd, qui avait toujours son bras autour du cou de Lucas, lui demanda : - Lucas, tu dors? - Non, pas encore... - Je crois que je vais encore avoir des problèmes pour m'endormir. - Parce que tu as dormi dans la voiture? - Non, c'est... autre chose. - Dis toujours... - Ben voilà, j'ai le sexe qui est tout gonflé... Lucas se réveilla tout à fait, un peu surpris. Il n'avait vu en Saïd qu'un enfant, mais en fait, à près de quinze ans, c'était plutôt un ado, avec ses problèmes spécifiques. Il lui répondit : - Ce sont des choses qui arrivent! À ton âge, c'est fréquent, mais ça finit par passer... - Oui, après que je me sois tourné et retourné pendant des heures... - Ben oui, mais qu'est-ce que tu veux qu'on y fasse? - Je sais bien quoi, mais j'ose pas te le dire... (.........) (court passage, réservé aux plus de 12 ans et ne se trouvant que dans le livre papier ou le DVD du film) - Tu crois, Lucas, que je suis un obsédé? - Mais non. Tu es simplement comme quelqu'un qui a le nez qui coule : c'est normal qu'il se mouche. À ton âge, tu as les glandes qui font de la surproduction, et c'est naturel que tu doives éliminer... - Ça ne t'a pas paru humiliant? - Tu n'as pas voulu m'humilier... - Non, pas du tout. - Alors, dis-toi bien que ce n'est pas dégradant d'accepter ça pour quelqu'un qu'on adore. Saïd mit ses bras autour du cou de Lucas. - Ah mon Lucas! Je suis heureux, tu sais. J'ai enfin trouvé quelqu'un qui m'aime. Complètement. - Oui, "corps et âme", comme on dit. Au fond, ce n'est pas plus mal ; c'est même plus satisfaisant que "âme" tout seul, ou pire : "corps" tout seul! Enfin! Maintenant, tu n'auras plus besoin de m'allonger sur un cactus pour être certain de moi... - Non, j'ai toutes les preuves qu'il me faut... - C'est pas tout ça. Il faudrait peut-être penser à dormir un peu : demain on a plein de choses à faire... Lucas mit sa tête contre celle de Saïd. Il pouvait écouter sa respiration, qui prit bientôt le rythme à trois temps caractéristique du sommeil : Saïd s'endormait. Lucas s'efforça de prendre le même rythme, et finit par s'assoupir à son tour... Durant la nuit, il fit des rêves curieux, ayant pour cadre l'Afrique, avant de réaliser qu'il partageait les songes de Saïd...