POUR L'ÉTERNITÉ....
En mars 1998, le petit Saïd est envoyé par des extrémistes pour assassiner le jeune Lucas...
L'évocation d'une incroyable affection, où chacun, finalement, donnera sa vie pour l'autre...
télécharger le film (1 h 38)
Ci-dessous : le scénario version long-métrage (1 h 35')
Il existe 3 autres versions :
17', 52' et 3h 30'
Générique de début 28" - musique : début de "la Vie après la vie", de Lucas.
Les Productions Forever et
l'Association "les ami(e)s de Lucas et Saïd"
présentent :
Pour l'Éternité...
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Un film réalisé par
Paul Verhoeven
(à titre bénévole, en mémoire
du jeune Lucas et du petit Saïd)
Un jour, un jeune Loup
et l'Agneau qu'il était venu dévorer,
se prirent à s'aimer, contre toute logique ...
adapté du livre-témoignage "Lucas et Saïd, pour l'Eternité
".Musique : Lucas
scène 1 extérieur jour (Ardèche) 15" vue sur arrière de la maison de Lucas
NARRATEUR
(voix jeune, 15-16 ans) : "Ce film reconstitue les quatre derniers jours du jeune Lucas et du petit Saïd, victimes, en mars 1998, d'extrémistes dont le nom ne mérite pas d'être cité ici. Au-delà de l'horreur qu'ils ont vécue, ils nous laissent un réconfortant message d'Amour et d'Espoir".
scène 2a. Intérieur Jour 1' 05" photos du passé de
LUCASNARRATEUR
: "On pourrait se demander pourquoi Lucas avait accepté aussi facilement l'idée de sa mort préoce ; c'était, entre autres, parce que plus rien ne le rattachait vraiment à ce monde où, malgré tous ses efforts, il avait l'impression de rater tout ce qu'il entreprenait et d'être devenu tout à fait inutile ; c'était aussi une conclusion logique à des années de galère solitaire....Les adultes avaient toujours eu beaucoup de difficultés à prendre Lucas au sérieux, et souvent le traitaient en quantité négligeable. Lucas en avait (assez facilement) fait son deuil, et il s'était plutôt occupé des jeunes de tous âges qui, spontanément, venaient le trouver, pour les raisons les plus diverses, depuis une chaîne de vélo à réparer jusqu'à des véritables désespoirs affectifs, en passant par ceux qui s'ennuyaient, ceux qui voulaient se confier, et ceux qui souhaitaient de l'aide pour leur travail scolaire ... ou leurs punitions."
"Lucas était assez lucide que pour comprendre que c'était souvent une façon de l'exploiter, voire de se servir de lui comme d'une bouée de secours, mais au moins il se sentait utile à quelque chose...".
"...et il n'était pas seul, ce qu'il aurait été sans ces nombreux enfants et jeunes, car avec sa mentalité d'enfant de douze ans il n'avait pas d'affinités avec le "sexe opposé" qui, de toutes façons, ne s'intéressait pas non plus à lui."
"Pendant les vacances scolaires, les plus jeunes venaient chercher Lucas pour participer à leurs jeux, ainsi valorisés par la présence d'un "plus grand", ou bien ils partaient en voiture (bien remplie) visiter sites touristiques et parc d'attractions..."
scène 2b. Intérieur jour 3'10" photos d'archives
NARRATEUR
: "Dans le passé, les épreuves n'avaient pas été épargnées à Lucas. Trois des enfants, parmi les plus affectueux de ceux qui venaient chez lui, s'étaient tués accidentellement, à quelques années d'intervalle ; c'est dire que Lucas ne commençait à peine à se remettre d'un deuil cruel que pour plonger dans le suivant. Deux autre jeunes, mais que Lucas voyait moins régulièrement, s'étaient suicidés, un garçon et puis une fille ; Lucas avait eu bien du mal à se pardonner son manque de réceptivité concernant le garçon, et son absence lorsque la jeune fille s'était trouvée en situation de détresse et qu'il aurait pu la sauver.""Puis le monde des adultes se rappela à lui. Une usine polluante et hautement toxique voulait s'implanter au fond de la vallée étroite où Lucas habitait, avec l'aval de la mairie lorgnant sur l'effet produit par les trois (!) emplois créés."
"Les habitants étaient furieux mais désemparés, manquant de connaissances techniques pour s'opposer valablement au projet mortel. Lucas, informé de ce qui se tramait et prévoyant les conséquences catastrophiques, notamment pour la santé et la vie de "ses" enfants, mit aussitôt sa compétence au service de la population, et se retrouva d'ailleurs bientôt à la tête du mouvement. Ce fut une bataille sans merci, où tous les coups bas furent permis."
"Lucas organisa les séances d'informations pour la population, fit signer des pétitions, s'occupa des affiches et des inscriptions sur la route, rédigea des articles pour la presse, fit des interventions à la télévision, et se procura le soutien de parlementaires de tous bords. Il y eut des réunions houleuses avec l'administration communale, promettant des représailles contre les opposants au projet. Finalement, Lucas arracha la victoire au niveau communal. Mais il apprit qu'une machination se préparait au niveau national, et là il était complètement dépassé, le parti au pouvoir rechignant à se mettre certaines personnes influentes à dos, pour défendre une région qui n'avait pas précisément voté dans le "bon" sens..."
"Entre-temps, en l'absence de tout permis de construire, les fondations de l'usine sortaient peu à peu du sol : certains devaient donc avoir des "assurances". Seul espoir dont dépendait la survie de toute une région, Lucas, malgré son caractère doux et pacifique, monta alors une opération désespérée de commando pour incendier de nuit un engin du site."
"Hélas, il tomba dans une embuscade de la gendarmerie et se retrouva en prison. L'affaire fit sensation et les gros titres de la presse. Un parlementaire, qui disposait de moyens de pression sur le juge d'instruction, obtint que Lucas fut remis en liberté une semaine plus tard. Il était devenu un héros régional et la population lui apportait cette fois un soutien public et plus incisif."
"Devant tant de détermination, devant le peu d'emplois en jeu et les risques réels pour la vie des habitants, une décision ministérielle finit par interdire l'usine."
"Il y eut cependant deux victimes : le chat de Lucas, mort des suites de la détention de son maître, et Lucas lui-même : sa santé, déjà mise à mal par des deuils éprouvants, fut ébranlée par cette pression épuisante. Puis il y eut son procès ; il s'en tira avec une peine de principe, assortie du sursis, mais les "autorités" judiciaires tentèrent de lui imputer des délits imaginaires afin d'annuler le sursis ; finalement, ils le "persuadèrent" de quitter la région..."
scène 2c. 1'20" Photos d'archives
NARRATEUR
: "Lucas vendit sa maison juste de quoi rembourser l'hypothèque, et émigra vers le Midi, où, faute de ressources, il habita d'abord sur un vieux bateau de pêche dont les fentes laissaient entrer trois tonnes d'eau par jour, qu'il fallait évacuer avec une motopompe matin et soir... Il répara le bateau et reconstruisit une cabine plus habitable"
"Il y vécut jusqu'au jour où le port devint payant, ce qui lui posait un problème financier. Il vendit le bateau et, pour édifier un cabanon, il se fit refiler par un notaire indélicat un terrain qui s'avéra non constructible ; il apprit la nouvelle par le garde municipal alors qu'il venait juste de terminer son assemblage de panneaux de contreplaqué..."
"Avec toujours autant d'ingénuité, il acheta, dans un village très prisé des touristes, l'usufruit d'une ruine à une famille de truands corses".
"Il la restaura, mais puis il dut quitter les lieux sous la menace des nu-propriétaires qui avaient espéré qu'il aurait eu la décence de se tuer à la tâche. Il mit la maison en location à des commerçants, et alla se réfugier dans une cabane en carton goudronné, dans la plaine de Camargue..."
"... où il ne put pas rester longtemps non plus, devant la haine des marginaux qui l'entouraient et qui lui reprochaient de ne pas être assez comme eux. Il s'aménagea alors une habitation (?) dans une ancienne conduite d'eau, ce qui lui valut le mépris et les mesquineries des habitants d'une villa voisine."
scène 2d. Photos d'archive. 34"
NARRATEUR
: "Enfin, la chance sourit à Lucas. Il put acquérir à bas prix un terrain agricole à l'abandon, mi-boisé, mi-garrigues, près des Gorges de l'Ardèche, avec une vue superbe portant à 150 km. Lucas était persuadé que les enfants dont il avait eu à déplorer la disparition restaient avec lui et pouvaient le conseiller ; lorsqu'il reçut une sorte de signe de leur part, il leur fit aveuglément confiance et construisit, en cinq jours, une habitation en contreplaqué, de 80 m²."
scène 2e. Photos d'archive 30"
NARRATEUR
: "Grâce aux revenus locatifs de la maison achetée aux truands corses, Lucas avait réussi à aménager très correctement l'intérieur de sa maison, et avait pu acquérir un grand orgue numérique classique à 3 claviers, auxquels il en avait ajouté deux autres, afin d'avoir plus de possibilités."
NARRATEUR
: "Lucas chercha un poste d'organiste à 100 km à la ronde, sans succès. Il proposa même, dans des paroisses où il n'y avait pas d'instrument, d'en mettre un à ses frais, mais les paroissiens craignaient que jouer de l'orgue n'allongeât la messe..."scène 2f. intérieur jour 15" à la caisse d'un supermarché
Lucas passe à la caisse d'un supermarché, et salue la caissière.
NARRATEUR
: "Lucas vivait dans une solitude totale ; il se rendit compte que, finalement, la seule personne à qui il parlait, cinq secondes par semaine, c'était la caissière du supermarché, et il réalisa qu'il perdait peu à peu l'usage de la parole, ou plutôt la voix..."scène 3. intérieur jour 20" maison de
Lucas - salonLucas, installé à son orgue, joue les mesures qu'il vient de composer.
NARRATEUR
: "Il reprit l'idée d'une vaste composition pour orgue, commencée à l'âge de 14 ans. Il s'agissait de décrire musicalement une vie humaine entière. Lucas mit au point les parties "Enfants", "Adolescents" et "Adultes". Comme il n'avait pas accès aux grands instruments parisiens, il enregistra sur un très grand orgue privé étranger.scène 4. extérieur nuit 35" station autoroute à Roquemaure.
Lucas, la lèvre supérieure en sang, soutenant sa main gauche, arrive à pied à la station.
NARRATEUR
: "Il restait à composer la dernière partie, "la Vie après la vie". Manque de chance, Lucas fit une chute, la nuit, sur l'autoroute où il était tombé en panne avec sa vieille CX, alors qu'il marchait dans l'obscurité pour chercher de l'aide. Il tomba sur la lèvre supérieure, qui éclata, et sur le médius de la main gauche qui se retrouva en forme de W... "
"De fait, le doigt était perdu : muscles arrachés, veines éclatées, nerfs rompus : il resta définitivement raide et hors d'usage, contraignant Lucas à porter une attelle chaque fois qu'il sortait de chez lui. Le résultat fut qu'il n'était même plus capable de jouer sa propre musique."
scène 5. intérieur jour 17" maison de
LUCAS - salonLucas, une attelle métallique au médius de la main gauche, essaie - comme il peut - de jouer ses compositions sur son orgue.
NARRATEUR
: "Sans se décourager, il composa la suite en tenant compte de ce qu'il ne lui restait plus que quatre doigts valides à la main gauche. Peut-être à cause de cela, cette partie, "la Vie après la vie", était devenue d'une beauté à la fois étrange et prenante. Il l'enregistra, au prix de quelques acrobaties pour dissimuler son handicap."scène 6. intérieur jour 1'25" maison de Lucas- salle à manger
Lucas est installé à la table, devant des feuilles de brouillon, où il écrit à la main les textes de chansons.
NARRATEUR
: "Les contacts passés, de Lucas, avec des jeunes de tous âges, dont il avait reçu souvent la confidence de leurs problèmes, lui inspirèrent de quoi faire un autre CD, avec six chants pour ados."
"Lucas trouva deux enfants qui acceptaient de passer 15 jours de leurs vacances, chez lui, à travailler les parties vocales des CDs : une fillette de 12 ans pour la symphonie, et un garçon de 14 ans pour les chants. Ils étaient doués pour la musique, et l'enregistrement fut rapide bien que pénible, à cause de séances de nuit dans une église trop éloignée, mais Lucas n'avait pas le choix : son propre curé, qui n'avait aucune considération pour lui, l'avait "jeté" comme un malpropre... Curieusement, il devait décéder inopinément six mois jour pour jour après son refus hautain, ce qui laissa Lucas pour le moins songeur..."
"Lucas contacta 900 disquaires, par courrier ; il n'eut aucune réponse. Il proposa les CDs à 850 radios ; quatre seulement acceptèrent. Bref, c'était assez catastrophique. Lucas ne savait plus que faire, et se demandait comment rembourser l'argent emprunté pour l'opération."
"Il eut alors la (funeste) idée de créer un site sur Internet, avec l'analyse de sa symphonie, et des six chants pour ados, avec les textes complets. C'est là qu'il commit une imprudence fatale...
"Un des chants donnait une explication du sens de notre passage sur terre. D'après Lucas, on était sur terre pour apprendre à aimer . Mais il se crut obligé de préciser, dans le chant, qu'on n'était pas sur terre pour "trancher la gorge des innocents"... Cela provoqua la fureur d'un groupe extrémiste qui se sentit visé..."
scène 7. extérieur jour 5" devant la maison de Lucas
Au début de chacune des scènes qui suit, apparaîtra un décompte du temps qu'il reste à vivre à Lucas.
Titre à l'écran :
"Mercredi, 7 heures". Peu avant 7 h du matin, Lucas charge les dernières provisions dans sa vieille CX. Il est habillé de la façon convenue avec les extrémistes : un chemisier-tunique jaune sans manches, porté au-dessus d'un pantalon de training noir et rouge. Il porte sa montre à son poignet droit et une attelle au médius de sa main gauche ; au poignet gauche, il a une gourmette en plaqué or, avec son prénom gravé, et une chaîne en petites boules dorées à son cou. Comme il y a du mistral, sa chemise-tunique, retenue par un unique bouton, flotte en tous sens et laisse pénétrer l'air froid, mais Lucas n'en a cure.scène 8 - extérieur jour 3" panorama aéroport Marignane
Depuis l'aire de repos de l'autoroute A6 à Vitrolles, zoom vers les bâtiments "lignes internationales" de l'aéroport de Marseille-Marignane :
scène 9. intérieur jour 23" salle aéroport Marignane.
SAÏD
, immobile, se tient près de l'avion suspendu. Il a une parka doublée gris clair au large col fourré noir, avec des empiècements bruns ; il porte un pantalon en jean, et des baskets qui ont été blanches. Il tient dans une main les longues courroies d'un sac de voyage cylindrique qui frôle le sol.LUCAS
s'approche de SAÏD, par un léger mouvement tournant, pour lui faire face, et les yeux de l'enfant s'accrochent à lui ; il l'a reconnu. Lucas esquisse un pauvre et vague sourire :LUCAS
(pas très à l'aise) - Tu es Saïd?SAÏD
(assez froid) - Oui. Et tu es Lucas.LUCAS
- Ben oui, et j'ai évidemment raté ton arrivée : je t'attendais un peu plus près de l'escalier.SAÏD
- Je suis venu par un ascenseur avec une hôtesse.LUCAS
- Tu m'excuseras, je ne pouvais pas savoir. Tu as d'autres bagages?SAÏD
- Non, rien que ce sac.Lucas avance la main vers les sangles du sac pour en débarrasser Saïd.
LUCAS
- Je peux?SAÏD
(un peu surpris) - Si tu veux!LUCAS
- Viens, on va le mettre dans la voiture.Lucas prend le sac de la main de Saïd par le milieu des sangles, pour qu'il ne frotte pas à terre, et se met en marche, vers la sortie, avec Saïd à ses côtés.
scène 10. extérieur jour 9" parking aéroport
Lucas et Saïd se dirigent vers le fond du parking, où Lucas a garé la CX ; la chemise sans manches de Lucas, retenue par l'unique bouton, flotte en tous sens sous l'effet du mistral, et contraste avec l'épaisse couche de vêtements et la parka à col fourré de Saïd. Saïd toise Lucas et lui dit, d'un ton où perce le reproche :
SAÏD
- T'as pas froid, comme ça?LUCAS
(qui a d'autres soucis!) - Un peu ; mais de toutes façons, ça n'a pas plus beaucoup d'importance...
scène 11. extérieur jour 13" parking aéroport
A la voiture de Lucas. Il a ouvert le coffre et y met le sac de Saïd ; il se tourne vers lui :
LUCAS
- Saïd, tu sais, je ne suis pas vraiment du genre "héros", et j'aurais bien besoin d'un remontant, je veux dire un verre de cola. Tu acceptes qu'on aille à la cafeteria prendre quelque chose?SAÏD
(avec un petit sourire amusé pour cette autorisation qu'on lui demande) - Si tu veux...
scène 12. intérieur jour 15" cafeteria de l'aéroport
Lucas prend un plateau ; Saïd lorgne visiblement vers un éclair au chocolat.
LUCAS
- Qu'est-ce que tu prends?SAÏD
(ennuyé) - Ça m'embête d'accepter quelque chose de toi...Lucas, qui pressent que Saïd n'est pas du genre "tueur sadique", mais qu'on fond de lui il y a quelque chose d'attachant, se risque à plaisanter :
LUCAS
- Pourquoi pas? Après tout, tu es mon meilleur ennemi...Saïd ne peut s'empêcher de sourire. Il secoue la tête, l'air de dire "tu es dérangé!". Puis il se décide :
SAÏD
- Je prendrai un éclair au chocolat et du jus d'orange.
scène 13. Intérieur jour 2'25" cafeteria de l'aéroport
Lucas et Saïd sont à une table près des baies vitrées donnant sur les pistes, et à l'écart des autres consommateurs. Ils mangent et boivent en silence, visiblement affamés l'un et l'autre. Mais Lucas se rend compte qu'un seul malheureux éclair, c'est insuffisant pour un adolescent comme Saïd. Il décide de faire une mise au point.
LUCAS
- Tu as l'air d'avoir faim! Tu m'autorises à aller te chercher encore un éclair?SAÏD
(ennuyé d'être redevable à Lucas) - Je ne sais pas...LUCAS
- Saïd, sois franc avec moi : si je te donnais un million de dollars, est-ce que tu renoncerais à ta mission?SAÏD
(sûr de lui) - Non.LUCAS
- Eh bien je vais te dire un secret : je ne veux pas que tu renonces à ta mission, sous aucun prétexte, même si je suis super-gentil avec toi. Tu vois, je n'ai plus envie de continuer à vivre dans un monde de bêtise et de méchanceté. Et samedi, tu vas me rendre le plus grand service que quelqu'un m'ait jamais rendu : m'enlever de ce monde où tous les gens se détestent, et je t'en suis vraiment reconnaissant.SAÏD (décontenancé) - Mais je ne comprends pas! Alors, tu as fait exprès d'insulter l'Islam?
LUCAS
- Insulter l'Islam, tu veux rire! Qu'est-ce qu'on t'a dit que j'ai fait?SAÏD
- Que tu as fait tout un disque avec des chansons contre l'Islam.LUCAS
- Ah tu parles! J'ai fait un disque avec des chansons pour des enfants et des jeunes, comme toi, pour parler de leurs problèmes. Et comme il y a des jeunes qui se demandent pourquoi on est sur la terre, je leur ai fait une chanson pour y répondre, et malheureusement, dans le texte, je dis qu'on est sur terre pour apprendre à s'aimer... et pas pour trancher la gorge des innocents... C'est simplement ce morceau de phrase (pas tout un disque!) qui a déplu à tes copains. Tu crois, Saïd, que l'Islam dit qu'on est sur terre pour apprendre à se détester et pour s'entre-égorger?SAÏD
- Non. Enfin, je ne crois pas... Alors donc, c'est pour ça qu'on m'a fait venir en Europe? C'est pour ça que je dois te tuer? Mais ils sont tombés sur la tête!LUCAS
- Non, je leur ai marché sur le pied...Saïd, malgré lui, pouffe de rire, puis dit :
SAÏD
(fâché d'avoir été manipulé ainsi) - Mais arrête! Tu ne peux pas être un peu sérieux! Tu ne te rends pas compte de la situation. Attends, je vais aller leur téléphoner, moi!LUCAS
(réaliste) - C'est inutile : tu sais ce qui arrive à ceux qui reçoivent un ordre de ton groupe et ne l'exécutent pas?SAÏD
- Oui, c'est vrai. On les tue et toute leur famille avec.LUCAS
- Voilà. Donc nous n'avons pas le choix, Saïd. Il faut que tu accomplisses ta mission. Ceci dit, je n'en veux pas à tes chefs, tu sais, au contraire : sans eux je n'aurais jamais pu rencontrer quelqu'un d'aussi sensationnel que toi, et je le pense.SAÏD
(navré) - Oh, Lucas...LUCAS
- Oui, je peux te l'avouer : j'ai toujours rêvé d'avoir un peu un grand frère comme toi, qui me défendrait comme tu t'apprêtais à le faire...SAÏD
(amusé) - Un "grand" frère?LUCAS
- Ben oui, mentalement je n'ai jamais dépassé douze ans ; tu as déjà pu t'en rendre un peu compte. Et j'ai toujours eu la nostalgie d'un grand frère que j'aurais pu admirer, aimer et servir, et qui m'aurait empêché de faire plein de bêtises.SAÏD
- Comme d'écrire cette phrase dans ta chanson?LUCAS
(mi-sérieux) - Exactement! Et ce qui arrive est de ta faute : si tu t'étais occupé de moi un peu plus tôt on n'en serait pas là...SAÏD
(éberlué) - Tu es incroyable! Et impayable...
scène 14. intérieur jour 2'05" cafeteria de l'aéroport
Lucas et Saïd ont été se resservir et mangent d'autres éclairs. Puis Saïd, qui est observateur et curieux, demande :
SAÏD
- Comment ça se fait, qu'avec tous les disques que tu as vendus, tu n'as pas l'air très riche?LUCAS
- Tu veux rire! Aucun distributeur ou disquaire n'a voulu de mes disques. Tu sais combien j'en ai vendu? 32!!! Et je dois encore plein d'argent que j'avais emprunté pour les faire. J'aurais mieux fait de me mettre avec des copains torse nu sur une pochette de CD et taper sur des bidons en vomissant ma haine de la société : j'aurais vendu des millions de disques...SAÏD
- T'as pas de chance!LUCAS
- Eh oui, rien de ce que j'ai essayé n'a réussi, ces derniers temps. Et ça ne va pas en s'arrangeant... Mais, comme je te l'ai dit, je n'ai plus envie de vivre dans un monde de méchanceté, où on oblige quelqu'un d'aussi super que toi à tuer pour une phrase malheureuse (et encore!), connue seulement de 32 personnes sur des milliards! Et puis, tu seras là, près de moi, quand je partirai : ça me donnera du courage et ça me consolera.SAÏD
(tout surpris) - Mais alors, tu m'aimes un peu, Lucas?
LUCAS
- Quelle question... Bien sûr que je t'aime ; il faudrait avoir un coeur de pierre pour ne pas t'aimer. Pourquoi? Il y a des gens qui ne t'aiment pas?SAÏD
- Plein! Ou alors qui sont indifférents.LUCAS
- Comme qui?SAÏD
- Ma famille. Mes grandes soeurs me traitent comme leur valet et mes petits frères m'embêtent tout le temps.LUCAS
- Et tes parents?SAÏD
- Ils n'en ont que pour les plus grandes, ou pour les plus petits ; moi, on ne fait pas attention.LUCAS
- Je commence à comprendre. C'est pour ça que quelqu'un de gentil comme toi est allé chez les extrémistes? Pour qu'au moins on te respecte?SAÏD
- Oui, et tu vois où ça me mène : je vais devoir tuer le seul qui m'aime bien...LUCAS
- Et tu n'as pas des amies ou des amis?SAÏD
- Non, les filles me commandent comme mes soeurs, et les garçons sont méchants comme mes frères.LUCAS
- Tu n'as pas beaucoup de chance non plus, dis donc!SAÏD
- Et toi, tu as des amis?LUCAS
- À part toi? Non. Moi non plus je n'intéresse personne... Mais avec toi, je me sens bien: tu es à peine plus "âgé" que moi, on a des problèmes qui se ressemblent, à deux on n'est plus seuls (évidemment...), et maintenant je sais que tu es gentil : c'est pour ça que tu me demandais tantôt si j'avais froid... Saïd, on a trois jours devant nous, et on peut en profiter à fond ; tu trouveras peut-être que j'exagère, mais si tu veux, tout ce temps, tu auras le meilleur frère que tu puisses imaginer, qui n'aura qu'une idée : que tu sois heureux, parce que si tu l'es, il le sera forcément aussi. Tu es d'accord?SAÏD
- D'accord!LUCAS
- Je peux te serrer la main?SAÏD
- Bien sûr.Par dessus la table, ils se serrent la main.
Scène 15. Extérieur jour 1'05" Marseille, Vieux Port
Titre "Marseille, Vieux-Port". Lucas et Saïd sont installés côte à côte sur une banquette de la plage avant du bateau pour les îles, qui fait face au quai. Pendant que Saïd mange des frites, Lucas termine de lui écaler un oeuf, qu'il lui donne. Saïd
considère Lucas et lui sourit :SAÏD
- Comment ça se fait, Lucas, que tu es gentil comme ça?LUCAS
- Probablement parce que je suis un peu paresseux... Tu vois, être méchant, c'est trop fatigant : il faut tout le temps inventer des nouvelles méchancetés à dire et à faire, il faut y mettre du temps et de la persévérance, et recommencer quand ça rate. Et puis, c'est stressant d'avoir plein de gens sur le dos qui essaient de se revenger de ce qu'on leur a fait. Non, c'est bien plus simple d'être gentil!SAÏD
- Et tu es gentil avec tout le monde?LUCAS
- Ça dépend ; j'essaie d'être gentil avec ceux qui sont gentils, et méchant avec ceux qui sont méchants. Mais aucun des deux n'est facile : je n'arrive pas toujours à être aussi gentil que je le voudrais, ni surtout aussi méchant que je le voudrais... Et puis, j'ai une mémoire comme une passoire : parfois, quand dans la rue je salue quelqu'un que je connais, il prend un air bizarre, et c'est alors que je me rappelle qu'il m'avait joué un sale tour la veille...SAÏD
- Ah Lucas, tu es... tu es je ne sais pas quoi! Tu es trop...LUCAS
- Oui, mais j'ai bien besoin de quelqu'un comme toi pour me défendre un peu contre tous ceux qui s'amusent à me faire du mal, souvent sans même que je m'en rende compte!
scène 16. extérieur jour 7" sur le bateau, à l'approche du Frioul.
Le bateau gagne l'île du Frioul, qui se présente à lui comme avec deux bras largement ouverts, offrant une rade abritée du mistral.
Lucas montre à Saïd, sur les hauteurs, à tribord, des restes d'installations militaires, ce qui intéresse beaucoup Saïd.
scène 17. extérieur jour 10" sur l'île du Frioul.
Sur le chemin vers l'ancien hôpital, Lucas connaissait un trou dans le grillage du camp militaire désaffecté, et ils s'y faufilent en douce. Ils suivent un chemin montant en zig-zag.
scène 18. extérieur jour 5" près du Fort.
Lucas et Saïd se retrouvent devant l'entrée de l'ancien fort. Ils continuent au milieu des éboulis et des gravats, presque tout étant en ruine.
scène 19. extérieur jour 5" dans le fort.
Ils visitent l'intérieur de quelques petits bâtiments et souterrains encore en état.
scène 20. extérieur jour 1'45" sur le plateau en haut du Fort.
Lucas et Saïd découvrent la vue splendide sur la baie de Marseille, à présent en plein soleil ; aussi bien Marseille que le château d'If paraissent incroyablement proches.
Ils s'approchent des restants d'une tour d'observation métallique, dangereusement rongée par la rouille, avec de nombreux trous.
Comme Lucas s'apprête à monter sur les débris, Saïd le retient :
SAÏD
- Ne monte pas là-dessus, va !.LUCAS
- D'accord.Lucas fait demi-tour et revient près de Saïd qui est plutôt surpris.
SAÏD
- Tu m'obéis comme ça, sans discuter, et sans demander pourquoi?LUCAS
- Bien sûr, tu es plus intelligent et avisé que moi, alors je te fais confiance et j'obéis sans discuter.SAÏD
(qui croit que Lucas se moque de lui) - Ah oui!?Le regard de Saïd devient dur et son visage se crispe. Il jette un coup d'oeil sur le côté (il a aperçu un cactus) et tout à coup, il étend la main vers Lucas, d'un geste brusque défait l'unique bouton-pression qui retient la chemise de Lucas, et lui dénude la poitrine. Puis, il lui désigne le cactus et lui ordonne sèchement :
SAÏD
- Couche-toi sur ce cactus!Lucas n'hésite qu'une petite seconde. Il se met à quatre pattes au-dessus du cactus qui fait environ trente centimètres de haut, et doucement il s'étend dessus, tout en s'excusant auprès de Saïd :
LUCAS
- C'est une espèce protégée, je ne veux pas trop l'abîmer...
Lucas a du mal à respirer car chaque inspiration accroît la douleur ; pour ne pas avoir l'air de tricher, et donc décevoir Saïd, il a les bras étendus le long du corps, pour avoir la souffrance maximale. Il s'efforce de ne pas bouger, attendant le bon vouloir de Saïd. Celui-ci s'approche, l'air fermé, et demande :
SAÏD
(avec dureté) - Pourquoi tu ne te relèves pas?LUCAS
- J'attends que tu m'y autorises...SAÏD
(sarcastique) - Et si je me mettais à genoux sur ton dos pour te faire bien souffrir?LUCAS
(avec un mélange de colère et beaucoup de tristesse) - Tu peux, je ne bougerai pas. Ça t'étonne? Qu'est-ce que tu crois? Que tu ne mérites pas qu'on souffre un peu par amour pour toi, c'est ça?Un léger sourire triste apparaît sur le visage de Saïd, qui s'agenouille, mais à côté de Lucas, le prend doucement par les épaules et l'aide à se relever. Ensemble, ils enlèvent quelques aiguilles restées fichées dans la peau, en prenant des précautions pour celle qui tient fermement dans l'os du sternum. Saïd, après avoir essuyé - ou plutôt étalé - quelques minuscules gouttes de sang sur la poitrine de Lucas, referme le bouton de la chemise, et dit:
SAÏD
- Je te demande pardon, Lucas, j'ai été méchant avec toi.LUCAS
(rassurant) - Mais non : tu sais bien que je ferais n'importe quoi pour toi.SAÏD
(en souriant légèrement) - Et si je t'avais demandé de te jeter en bas du rocher, tu l'aurais fait?LUCAS
(réaliste) - Non, parce qu'après je ne t'aurais plus servi à rien...Ils reprennent leur exploration du site, avec Saïd qui a retrouvé presque toute sa bonne humeur, mais reste songeur...
scène 21. extérieur jour 2'20" dans les ruines du Fort.
12h 54. En enjambant un petit amas de vieux fils barbelés rouillés, Saïd glisse dans les cailloux, et se prend un genou dans les barbelés. Lucas l'en dégage avec précaution.
LUCAS
- Ton jean, ça ira, il n'est pas déchiré, et les petits trous ne se verront pas.SAÏD
(en plaisantant) - Mon jean, mon jean, tu n'en as que pour mon jean ; et mon genou, alors : tu t'en fous...?LUCAS
- Non, mais une chose à la fois. Tiens, assieds-toi sur cette grosse pierre.Lucas s'agenouille devant Saïd assis sur la pierre ; avec précaution, il remonte la jambe de pantalon jusqu'au-dessus du genou.
LUCAS
- Tu n'as pas grand'chose : juste une éraflure, pas profonde. Ce qui m'ennuie, c'est que le fer était rouillé. Quand on retournera à la voiture, je t'arrangerai ça; en attendant, je vais toujours te faire un petit traitement "maison".Lucas pose ses lèvres autour de la blessure et la nettoie avec la langue, doucement, pour ne pas faire mal. Saïd ne proteste pas, et sourit. Quand Lucas a terminé et remis le pantalon en ordre, ils se relèvent. Saïd demande :
SAÏD
- Et ça ne te dégoûte pas?LUCAS
- Oh, je ne ferais pas ça pour tout le monde! Mais pour toi, pas de problème : il n'y a rien qui me dégoûte en toi, même si tu me demandais de te lécher les pieds...Lucas s'apprête à se remettre en route, mais Saïd le regarde curieusement, avec un sourire en coin, et finit par lui dire :
SAÏD
- On va voir ça... Attends!Saïd porte le dos de sa main droite à hauteur de la bouche, et y laisse couler un peu de salive; puis, il tend sa main à Lucas et le met au défi :
SAÏD
- Vas-y, lèche donc ça!Lucas sourit : ce nouveau test n'était heureusement plus du genre "cactus"... Et pour bien montrer à Saïd qu'il ne va pas faire cela en se forçant, il entre dans son jeu. Il prend la main que Saïd lui présente, l'examine et dit :
LUCAS
- Dis donc, tu ne serais pas un petit peu avare, sur les bords?
SAÏD
(qui ne comprend pas) - Comment ça?!LUCAS
- Ben regarde : il y a à peine une goutte! Pour une fois que tu me donnes quelque chose, tu aurais pu faire un petit effort...Saïd sourit. Il reprend sa main pour y laisser couler cette fois une bonne couche de salive, et la représente à Lucas. Celui-ci, sans se presser, la lèche jusqu'à la dernière goutte pendant que Saïd lui met son autre main amicalement sur l'épaule. Quand c'est terminé, Lucas lui embrasse les doigts et se redresse ; Saïd lui met les mains sur les deux épaules, en le regardant avec chaleur.
SAÏD
- Ah Lucas, je ne te comprends pas! Je vais te tuer samedi, et toi..., toi tu m'aimes, et pour du vrai! Pourquoi? Pourquoi tu m'aimes?LUCAS
- (en plaisantant) Ben, parce que t'es beau, riche et intelligent...!SAÏD
- Ça y est, tu recommences! Tu ne peux pas être un peu sérieux, pour une fois? Dis-moi la vérité...Saïd est sur une pierre un peu plus haute, et sa tête est à la hauteur de celle de Lucas. Lucas contemple ce visage gentil et intelligent, aux cheveux battus par le vent.
LUCAS
- Je crois que j'ai trouvé. Je t'aime parce que tu as un énorme besoin qu'on t'aime ... et que j'ai un énorme besoin d'aimer quelqu'un. En plus, je ne sais pas si tu es riche, mais tu es beau, intelligent et gentil, c'est plus facile que si tu étais moche, bête et méchant... Ça te va comme réponse?Avec une sorte de sanglot de joie, Saïd jette ses bras autour du cou de Lucas et se serre contre lui ; Lucas passe ses bras autour du dos de Saïd. Après quelques instants, Saïd desserre légèrement son étreinte, juste assez pour mettre son visage devant celui de Lucas.
SAÏD
- Et si subitement je devenais moche, tu m'aimerais encore?LUCAS
- Absolument! Et j'en suis certain parce que j'ai déjà vécu ça. Quand mon chat est devenu vieux, il a attrapé une maladie à un oeil, et il a fallu le lui enlever et recoudre la paupière, et il n'était pas beau à voir. (... photo du chat opéré...)
Eh bien, je l'ai encore aimé plus qu'avant, parce qu'il avait davantage besoin de moi. Je me demandais comment les parents d'un enfant handicapé pouvaient arriver à l'aimer ; maintenant, je sais. Tu n'as donc pas à t'en faire si subitement tu ressemblais à Quasimodo...
Ils repartent, avec un nouvel entrain, vers l'autre extrémité du fort.
scène 22. extérieur jour 1'15" dans la crique abritée.
13 h 14. Lucas et Saïd sont assis au bord de l'eau pour regarder la mer. L'eau dans la crique est calme, mais ils peuvent apercevoir les brisants à la sortie, et ils profitent de la sérénité et de la beauté de cet endroit où, de plus, ils sont seuls.
Saïd enlève son soulier gauche, et puis sa chaussette. Il examine son pied. Intrigué, Lucas regarde aussi : un orteil est en sang. Il prend le pied de Saïd et sépare doucement les orteils voisins.
LUCAS
- Tu as un ongle qui est entré dans le côté de l'orteil voisin, c'est pour ça que tu saignes ; ton soulier doit être trop étroit. Il faudrait te mettre un pansement.SAÏD
(sans exiger) - En attendant, tu peux le nettoyer, Lucas, si tu veux : comme pour le genou, mais tu n'es pas obligé...Lucas rit et puis nettoie la plaie avec la langue, comme pour le genou, trop heureux d'être utile à Saïd. Puis il va cueillir une feuille veloutée et la place pour séparer les orteils concernés.
Ensuite, il remet la chaussette pour maintenir la feuille en place, mais pas le soulier.
LUCAS
- Si je te remets le soulier, ça va comprimer le pied, et l'ongle va percer la feuille, ce qui va approfondir la blessure.SAÏD
- Et on fait quoi, alors?LUCAS
- Tu pèses combien?SAÏD
- Dans les quarante...LUCAS
- Je crois que ça ira. Si tu veux, je peux te porter à dos, ainsi tu reposeras ton pied, et tu ne saliras pas ta chaussette dans ce mélange de sable et de graviers, ni sur la route goudronnée.SAÏD
- On peut toujours essayer...Lucas prend Saïd à dos. Il accroche le soulier à un doigt, par un lacet, et ils se mettent en route.
SAÏD
- Où on va, maintenant?LUCAS
- On va au port, là où il y a des boutiques, on pourra y manger une glace.SAÏD
- (comme s'il s'adressait à son enfant ou à son jeune frère qui a dit une bêtise) Une glace? Tu n'as pas encore assez froid comme ça, avec ta chemise à un bouton? Tu prendras un chocolat chaud!LUCAS
- (obéissant) OK...!
scène 23. intérieur jour 5" chez un glacier, sur le port.
13 h 40. A l'intérieur. Saïd mange une glace à quatre boules, avec crème fraîche, paillettes de chocolat et noisettes grillées, et Lucas prend un chocolat chaud.
scène 24. extérieur jour 7" sur les pontons du port de plaisance
13 h 50. Lucas porte Saïd à dos, sur les pontons du port principal ; Saïd dirige les pas de Lucas, suivant ce qui l'intéressait, en lui indiquant la direction... Cette complicité les réjouit beaucoup.
scène 25. extérieur jour 22" le long du port.
14 h 15. En retournant (en flânant) vers l'embarcadère de départ, pour reprendre le bateau. Saïd, un peu fatigué par l'air marin, baisse les bras autour de la poitrine de Lucas et appuye la tête sur son épaule. Puis, il fait quelque chose d'inattendu ; il écarte un peu plus le col de la chemise de Lucas, dénudant le muscle allant de l'épaule au cou, et y plante allègrement ses dents, sans en démordre. Lucas sourit, et effleure de la tête les cheveux de Saïd ; il est content car il a ainsi la sensation de faire davantage un avec lui. Il continue à marcher un certain temps, l'enfant toujours accroché par les dents à son épaule. Quand Saïd le relâche, Lucas lui dit :
LUCAS
- Tu sais quoi?... Tu es mon vampire préféré. Et si tu as encore envie d'une "tranche", tu peux y aller...
scène 26. extérieur jour 15" sur le bateau en partance pour Marseille.
14 h 27. Lucas et Saïd, tenant compte de ce que le bateau allait faire demi-tour, sont assis sur la banquette juste derrière la cabine, à tribord, le côté provisoirement au vent. Ils sont seuls à l'arrière du bateau, et dans la cabine il n'y a qu'une poignée de résidents de l'île, qui se rendent à leur travail en ville.
Dans le vent et l'immobilité de l'attente du départ, Lucas n'a pas chaud ; il dit à Saïd :
LUCAS
- Quand je te portais, avec toi sur le dos et tes bras autour du cou, j'avais bien chaud; mais maintenant ... brrr! (comme envers un grand frère : ) Je peux me mettre tout près de toi?SAÏD
- (compréhensif) Mais oui, viens...Et, chose étonnante, Saïd prend Lucas dans ses bras, exactement comme s'il avait un jeune frère à protéger. Lucas est ravi ....
scène 27. intérieur jour 5" Marseille, parking souterrain.
15 h 06. Titre "Marseille - parking". Dans le parking souterrain. Saïd s'amuse beaucoup, dans les escaliers menant vers les niveaux inférieurs, à voir les difficultés de Lucas pour maintenir un semblant d'équilibre, d'une marche à l'autre, avec 40 kg gigotant sur son dos et se penchant souvent (exprès) dans le mauvais sens... Lucas est content de ce que Saïd s'amuse.
scène 28. intérieur jour 1'20" parking souterrain, près de la CX.
15 h 12. Comme il n'y a pas de voiture juste à côté de la CX, Saïd est assis sur le bord du siège arrière, avec les jambes à l'extérieur. Lucas vaporise un désinfectant sur le genou de Saïd. Puis il enlève le soulier et la chaussette de Saïd, et ôte délicatement le morceau de feuille qui protège la plaie. Il s'apprête à vaporiser le désinfectant, quand Saïd, lui dit :
SAÏD
- Tu ne le renettoies pas un peu? S'il te plaît! J'aime bien quand tu fais ça...LUCAS
(en souriant, ne voyant pas de raison de priver Saïd de cette petite joie) - Pas de problème!Lucas passe donc sa langue sur la plaie, sans se préoccuper de ce que des passants éventuels pourraient penser. Puis il relève la tête :
LUCAS
- Ça a un goût bizarre...SAÏD
- Ça doit être la feuille.LUCAS
- Tu as raison. Eh bien, si je deviens violet à pois oranges, on saura pourquoi!!!Il vaporise ensuite du désinfectant, et met un sparadrap autour de l'orteil. Puis il remet à Saïd chaussette et soulier, en lui disant :
LUCAS
- Maintenant, on va aller en ville, à la rue St-Ferréol, et le premier magasin de chaussures qu'on voit, on se l'offre!SAÏD
- Tu vas m'acheter d'autres baskets?LUCAS
- Oui, parce que ceux-ci, ça ne va pas du tout.SAÏD
- (d'un air entendu) Tu sais, Lucas, c'est un peu dommage que tu m'en achètes des autres...LUCAS
- Pourquoi?!SAÏD
- (toujours aussi direct) Parce que tu n'auras plus de raison de me porter, et j'aimais bien ça...LUCAS
- Ne t'en fais pas : moi aussi j'aimais bien, et je te porterai encore quand il n'y aura personne.SAÏD
- Et jusqu'au magasin?LUCAS
- Oui, à une petite condition : pour sortir du parking, on doit remonter l'escalier de tantôt, et ça m'arrangerait que tu n'essaies plus de me faire tomber, du moins pas à chaque marche...SAÏD
- Ça va, je serai sage...LUCAS
- Avant qu'on y aille, tu veux boire quelque chose? J'ai du cola dans le coffre, et du jus de fruits exotiques.SAÏD
- Ça a quel goût, ton machin "exotique"?LUCAS
- C'est très bon, tu verras.
scène 29. intérieur jour 40" CX, dans parking souterrain.
15h 20. Saïd est assis dans la même position : sur le siège arrière, avec les jambes à l'extérieur de la voiture, et Lucas fait de même à l'avant. Saïd renifle le contenu de la bouteille de "fruits exotiques" et estime que ça doit être buvable. Il se sert un verre (gobelet plastique). Entre-temps, Lucas prend un stylo dans la boîte à gants et signe un chèque, qu'il remet à Saïd.
LUCAS
- C'est toi qui vas payer tes souliers, dans le magasin : la vendeuse n'en reviendra pas! Tu mets le montant en chiffres ici, et puis en lettres là-bas. Et pour la date, si tu ne sais plus, tu regardes ta montre.SAÏD
- Je n'ai pas de montre...LUCAS
- C'est vrai? Eh bien, prends la mienne ; je te la donne, si tu veux. Elle a l'heure et la date sur le même cadran, un chrono et un répertoire téléphonique, et elle s'éclaire tout en vert. Moi, j'ai l'heure dans la voiture, et dans ma maison il y a plein de pendules gagnées dans des concours publicitaires.Lucas la lui règle à son poignet. Saïd se ressert à boire, mais n'en avale qu'un peu et tend tout naturellement le reste à boire à Lucas
.
scène 30.extérieur jour 6" dans les rues de Marseille, derrière l'Opéra.
15h 32. Dans la rue menant du parking à la rue St Ferréol (rue Francis Davso), Saïd remet ses bras autour du torse de Lucas et appuye la tête sur son épaule, se laissant transporter, les yeux mi-clos, sans regarder Lucas qui louvoie entre les voitures stationnées, qui monte et descend de trottoir.
scène 31 extérieur jour 5" rue St Ferréol
15h 45. Dans la rue commerçante, la caméra montre les pieds de Saïd, avec de nouvelles chaussures.
scène 32. extérieur jour 35" à la sortie d'un magasin de vêtements.
La caméra montre Saïd avec un pantalon de training bleu royal, avec larges bandes blanches pressionnées tout le long des jambes. Avec les bras blancs de son sweat-shirt, cela le rend plus grand. Il est splendide, et il demande l'avis de Lucas :
SAÏD
- Comment tu trouves?LUCAS
- Avec ton capuchon blanc, tes manches blanches et les bandes blanches de tes jambes, on dirait que tu as des ailes, tu ressembles à un ange...SAÏD
- C'est vrai? Et tu trouves ça bien?LUCAS
- Je trouve ça sensationnel, et je me dis que j'ai bien de la chance d'être près de toi. Surtout que tu es gentil comme un vrai ange...SAÏD
- C'est peut-être parce que j'essaie de te ressembler...LUCAS
- (en souriant) Arrête de dire des bêtises, va, et dis-moi plutôt quelle heure il est.SAÏD
- (répliquant du tac au tac, avec un demi-sourire) Je ne dis pas des bêtises, et il est ... 16 heures 37.Lucas sourit : contrairement à lui, Saïd a de la répartie...
scène 33. extérieur jour (crépuscule) 20" arrivée à la maison de Lucas.
19h 03. Titre "Maison de Lucas". En haut de la petite route en forte pente qui monte vers le bois, et après un dernier virage serré, Lucas contourne un talus de romarins, il gare la voiture devant la maison. Il va ouvrir la portière à Saïd et l'aide à se sortir du profond siège de la CX.
D'emblée, Saïd est attiré par le terrain, et Lucas le suit. Derrière la maison, le sol monte en terrasses, d'abord en garrigues, et puis en bois.
scène 34. extérieur jour (crépuscule) 20" à mi-hauteur du terrain.
19h 08. En ce jour décroissant, Lucas et Saïd arrivent à mi-hauteur du terrain, à la lisière de la partie boisée, où se trouve un banc, et ils s'asseyent. Devant eux, sur 150 km, s'étendent les montagnes, éclairées par le soleil couchant, bien visibles dans le ciel nettoyé par le mistral.
LUCAS
- Tu vois les montagnes? Il y a le sommet du Ventoux, les Préalpes, l'Obiou, et le Vercors encore couvert de neige.La caméra détaille ces montagnes en même temps.
LUCAS
- Le Ventoux détient deux records d'Europe : le plus vaste panorama (par temps clair: de la Corse au Canigou dans les Pyrénées), et le plus de vent : 350 km/h.
scène 35. extérieur jour 5" en redescendant le terrain.
19h 23. Lucas et Saïd redescendent vers la maison.
scène 36. intérieur nuit 25" dans la maison : salon.
19h 25. Lucas et Saïd sont dans le salon de la maison ; Saïd est intrigué par l'immobilité du chat.
NARRATEUR
: "Dans la maison, la première chose que vit Saïd, ce fut l'ancien chat de LUCAS, naturalisé et couché sur le fauteuil qu'il aimait. Saïd n'en revenait pas."Lucas et Saïd se tournent ensuite vers l'orgue, que Lucas allume.
NARRATEUR
: "Autre source d'étonnement : le monumental orgue à cinq claviers, occupant un quart de la pièce."Lucas se débarrasse de l'attelle à son doigt, qui commence à lui faire mal, et la dépose sur un côté de l'orgue. Il joue une suite d'accords. Puis il laisse Saïd expérimenter à son aise.
scène 37. intérieur nuit 14'25" salon de la maison
20h 55. Lucas vient s'asseoir à côté de Saïd, sur le canapé devant la TV.
SAÏD
- Qu'est-ce qu'on fait, ce soir?LUCAS
- Comme il n'y a rien de particulier à la TV avant 22 heures, j'aurais bien voulu te faire écouter une partie de mon CD : ainsi tu serais le trente-troisième à l'avoir entendu... Ou tu préfères autre chose?SAÏD
- Non, ça va. Fais-moi donc écouter cette fameuse chanson pour laquelle tu as des problèmes, ça m'intéresse de savoir.Lucas remet la télécommande à Saïd.
LUCAS
- Cette chanson est pour les jeunes de ton âge qui se demandent pourquoi on est sur terre. Le jeune qui parle, dans la chanson, commence par raconter qu'il s'est un jour retrouvé à l'hôpital pour une petite opération, genre appendicite, et qu'en voyant les autres malades, ça l'a fait réfléchir.La voix fraîche et claire du jeune chanteur de 14 ans, se fait entendre (pour ne pas allonger, certains couplets manquent, et il est fait mention à l'écran qu'il s'agit d'une "version raccourcie") :
En voyant les malades autour de moi,
souvent depuis longtemps ils étaient là,
je me suis dit qu'un jour, pour moi aussi,
à l'hôpital j'aurais mon dernier lit.
En y réfléchissant avec sérieux,
la première réponse qu'avoir je veux,
est qu'on me dise pourquoi sur cette terre
on doit rester coincé une vie entière.
En effet l'existence, dans l'au-delà,
c'est sûr et garanti, ce sera la joie ;
en y voyant le jour, directement,
ça nous éviterait bien des tourments.
SAÏD
- C'est vrai, ça!D'autres êtres ont reçu cette faveur :
les anges furent placés dans le bonheur
dès qu'ils furent créés au paradis,
mais cette tentative a mal fini.
SAÏD
- Comment ça, ça a mal fini?LUCAS
- C'est dit dans la suite...Dieu avait souhaité se fabriquer
des millions de copains pour les aimer ;
des êtres qu'il a mis auprès de Lui,
espérant qu'ils seraient aussi gentils.
Un groupe de ces esprits fit bande à part,
se rebiffa et dit à Dieu, sans fard :
"ton amour on n'en a rien à cirer,
et on n'a pas du tout envie d'aimer".
SAÏD
- Ça veut dire quoi, "sans phares"?LUCAS
- Le fard, f-a-r-d, c'est une sorte de maquillage. Parler sans fard, donc sans maquillage, c'est dire ce qu'on pense vraiment, même si ça risque de ne pas plaire...Ainsi naquirent le diable et ses démons :
ceux qui rejettent d'amour toute notion.
Ils subissent, depuis, des jours sans fin,
dévorés par le feu de leur venin.
SAÏD
- Je pensais que les démons, c'étaient des anges qui s'étaient révoltés?LUCAS
- C'était en fait plus sérieux : il y avait d'un côté Dieu et les anges qui voulaient s'aimer, et d'autre part ceux qui voulaient haïr ; il a bien fallu les séparer ... et prendre des précautions pour les futurs anges...
Après cette expérience et ses leçons,
Dieu résolut de prendre des précautions ;
il n'accepterait plus à ses côtés
que ceux aptes à aimer et être aimés.
Il choisit un endroit de l'Univers
pour ses futurs amis : ce fut la Terre,
où il nous est donné un certain temps
pour apprendre ce qui est important :
Nous sommes sur Terre pour apprendre à aimer ;
nous sommes sur Terre pour nous laisser aimer.
SAÏD
- C'est donc ça? On est là pour apprendre à aimer?LUCAS
- Ben oui. Avant de faire de nous des vrais anges, Dieu veut savoir si nous serons des bons ou des mauvais, et il nous met sur Terre en "observation". Et on a quelques dizaines d'années devant nous pour nous exercer à devenir bons, et à aimer tout le monde.
Envers toutes et tous, soyons aimants :
filles et garçons, adultes, vieux et enfants,
et aussi nos amis les animaux,
car "le loup mangera avec l'agneau".
De l'affection ne veut pas dire "coucher" ;
l'élan du coeur n'est pas intéressé :
il faut savoir aimer, tout simplement,
sans y mêler le corps, nécessairement.
SAÏD
- Tu veux dire quoi, avec ça? Je ne comprends pas bien.LUCAS
- Simplement, ça veut dire qu'il ne faut pas confondre le fait d'aimer quelqu'un de tout son coeur, et celui d'avoir un rapport sexuel, ça n'a pas grand chose à voir : on peut très bien adorer quelqu'un, ou un chien, un chat, ou ... sa voiture, sans avoir de rapport ; à l'inverse, on peut très bien avoir un rapport avec quelqu'un qu'on n'aime pas : une prostituée ou une fille qu'on viole...SAÏD
- Pourtant, on dit : "faire l'amour"...
LUCAS
- Ah ça! C'est un bel exemple d'hypocrisie, propre d'ailleurs à la langue française. Dans d'autres pays, on est plus "franc", et on dit "faire du sexe", ou "avoir du sexe". Imagine un garçon, dans la rue, qui voit passer une belle fille, et qui dise : "ah, celle-là, je l'aime". En fait, ce qu'il aime, inconsciemment, c'est le plaisir qu'il imagine qu'il pourrait avoir s'il avait un rapport sexuel avec elle... A propos, est-ce tu sais que la femme est le seul être vivant à pouvoir grossir de cinq cents kilos en cinq minutes?SAÏD
- (incrédule) Comment ça?!LUCAS
- Eh bien, on commence par lui dire : "tu viens dans mon lit, ma puce?", et cinq minutes plus tard, quand on a eu ce qu'on voulait, on lui dit : "barre-toi de là, grosse vache!"...Saïd rit. Puis, redevenu sérieux, il s'enquiert :
SAÏD
- Et embrasser?LUCAS
- Ça c'est différent. Embrasser ou caresser quelqu'un, ce n'est plus du "dominant-dominé", ça peut être un geste ou une preuve d'affection, comme quand on caresse un chat ou un chien, par exemple.SAÏD
- Ou comme quand tu embrassais la blessure à mon genou?LUCAS
- C'est ça. Mais là aussi il faut faire la différence entre un geste de tendresse, et quelqu'un qui écraserait les lèvres d'un autre et lui enfoncerait de force la langue jusqu'aux amygdales! Là, on retombe dans la domination.SAÏD
- Et toi, tu as déjà eu un rapport sexuel avec quelqu'un?LUCAS
- Non, parce que je n'ai pas le coeur de faire subir ce genre de chose à quelqu'un que j'aime. Mais je n'oblige personne à penser comme ça! Tout le monde n'a pas un âge mental de douze ans... Il faut aussi tenir compte des besoins physiques réels des gens : quand on a faim, il est normal qu'on mange ; et quand on est travaillé par ses hormones, il est normal qu'on veuille satisfaire ce besoin aussi. Mais il ne faut pas confondre avec le sentiment d'amour : le seul lien, c'est que c'est plus agréable à faire avec quelqu'un qu'on apprécie. C'est valable aussi pour le reste : pour manger, aller au ciné, se promener, partir en vacances, etc.SAÏD
- Je crois que j'ai compris.LUCAS
- Bon, écoute maintenant ce qui se passe à la fin de la vie :A la fin de la vie, sur cette terre,
ce sera l'examen sur une matière :
sommes-nous arrivés à tous aimer,
ou nos efforts faut-il continuer?
LUCAS
- Tu comprends, si l'apprentissage sur la terre n'a pas été suffisant, il faudra qu'on "redouble", comme à l'école, mais dans un autre endroit que la terre, où on restera le temps qu'il faudra pour arriver à aimer les gens. On a donc intérêt à s'y mettre déjà sérieusement ici, pour éviter de faire des "prolongations" dans l'autre monde... Maintenant, écoute ce qui arrive à ceux qui ont fait exprès de rater leur apprentissage, et qui haïssent les autres :Si une vie d'amour avons raté,
rejetant tout principe d'humanité,
nous irons retrouver dans leur prison
ceux qui excluent d'amour toute notion.
Comme ceux pour qui la vie c'était l'argent,
voler ou agresser à tout moment,
droguer et racketter les jeunes enfants,
ou
trancher la gorge des innocents.SAÏD
(qui comprend aussitôt le rapport avec sa mission) - Ah, c'est là! C'est ça qui...LUCAS
- Oui, c'est ça qui a vexé "certaines personnes"...SAÏD
(pas content du tout) - Mais ils sont fous! Vouloir te tuer pour avoir dit ça...LUCAS
- Tu vois, ceux-là, ils sont occupés à rater complètement leur apprentissage de l'amour des autres.SAÏD
- Tu parles! Mais comment osent-ils dire alors qu'ils font ça "pour Dieu", et que s'ils sont tués ils deviendront des "martyrs de Dieu" et iront au paradis?LUCAS
- C'est parce qu'ils sont en quelque sorte "possédés" par les forces du Mal, et le pire c'est qu'ils ne s'en rendent même pas compte!SAÏD
- C'est malgré eux, alors?LUCAS
- Non, non. C'est en accord avec eux. Si quelqu'un te dit d'aller donner un coup de pied à un autre, tu n'es pas obligé de le faire! Mais si on te dit que c'est ton ennemi, qu'il te déteste, etc, même si c'est pas vrai, tu risques de te laisser convaincre.SAÏD
- Comme ce qu'on m'a dit de toi, pour que j'accepte de venir te tuer?LUCAS
- Exactement. Et celui qui rigole, c'est le chef des démons : les égorgeurs ne finiront pas au "Paradis d'Allah" mais chez lui, et il se frotte les mains.Ils écoutent la suite :
Comme les gens s'en sortaient piteusement,
un Homme fut envoyé, voici longtemps,
pour leur dire et montrer le dur chemin
d'une vie réussie pour son prochain.
SAÏD
- Cet Homme, c'était le Prophète?LUCAS
- Si tu veux. Je n'ai pas précisé, comme ça c'est valable pour plusieurs religions : pour les musulmans ce sera le Prophète, pour les chrétiens ce sera le Christ, pour d'autres ce sera Bouddha. C'est aussi pour ça que je n'ai pas dit de date précise : j'ai mis : "voici longtemps".SAÏD
- Alors, toutes ces religions sont bonnes?LUCAS
- Il y a quand même des différences... Certaines offrent plus de moyens pour réussir son apprentissage, et proposent un plus grand message d'amour. D'autres moins...SAÏD
- Tu penses à laquelle?LUCAS
- Je ne voudrais pas que tu sois fâché, mais par exemple interdire les soins médicaux au femmes parce qu'il n'y a pas de femme-médecin parce qu'on a interdit aux filles d'aller à l'école, c'est quand même pas de l'amour débordant...Ils écoutent la suite :
Les inégalités et la souffrance,
en ce cas peuvent prendre enfin un sens :
pour les uns occasion de se donner,
pour les autres de se laisser aimer.
LUCAS
- Pour la souffrance, rappelle-toi ton genou : si tu ne t'étais pas écorché, je n'aurais pas pu te soigner ni montrer que je t'aimais. Et toi, bien sûr tu as souffert un peu, mais tu as été content que je te lèche ta blessure, ça te changeait de tous ceux pour qui tu ne comptes pas. Mais, en général, as-tu remarqué la différence de caractère entre ceux qui ont beaucoup souffert et ceux pour qui tout va bien?SAÏD
- Oui, ils sont plus gentils que les autres.LUCAS
- Et c'est logique : quelqu'un qui a été malade comprendra mieux un autre malade et pourra l'aider. Ça les rapprochera et les aidera pour leur apprentissage de l'amour des autres. D'ailleurs, il suffit de te regarder : pourquoi es-tu si gentil? Parce que tu as déjà beaucoup souffert de manque d'affection. Tandis que tes jeunes frères, eux, qui ont toute l'attention de tes parents, ils se conduisent en tyrans égoïstes...SAÏD
- Là, tu as raison! Et pour toi, c'est pareil? Tu es gentil parce que tu as aussi beaucoup souffert?
LUCAS
- Eh oui, notamment en aimant des tas de gens qui ne m'aimaient pas...SAÏD
- Sauf moi! Parce que moi je t'aime aussi.LUCAS
- Eh bien, tu vois : je ne mourrai pas idiot! J'aurai quand même connu ça une fois dans ma vie... Maintenant, écoute le couplet suivant : ça explique pourquoi il faut aller à l'école:
Pour mieux aider les gens au quotidien,
il faut avoir appris comme lycéen
tout le savoir qui peut aider un jour
à leur manifester un peu d'amour.
LUCAS
- Par exemple, si quelqu'un te demande de l'aide pour répondre à une offre d'emploi, et que tu fais trois fautes d'orthographe tous les deux mots, ça va plutôt lui faire du tort. Il faut bien se dire que plus on connaît de choses, plus on peut arriver à aider les autres. Prenons simplement l'exemple d'un voisin qui n'arrive pas à comprendre comment fonctionne son nouvel autoradio : si toi tu peux le lui expliquer, ça créera des liens entre vous... Au fond, nous avons chacun un rôle à jouer, un grand ou un tout petit : même si on n'est qu'un petit buisson auprès d'un ruisseau, rien n'empêche d'être le meilleur, et d'être apprécié :
Nous ne pouvons pas tous être martyr,
ou vivre comme un saint sans défaillir,
ni être un chêne au bord du fleuve si beau,
juste un petit buisson, près d'un ruisseau.
Mais qu'aucun ruisseau n'ait auprès de lui
plus merveilleux buisson ni plus joli,
attirant et riant par son éclat,
qu'on ne pourrait trouver que bien sympa.
Nous sommes sur Terre pour apprendre à aimer ;
nous sommes sur Terre pour nous laisser aimer...
LUCAS
- Voilà, c'est fini. Qu'est-ce que tu en penses?SAÏD
- Que je n'avais jamais réfléchi à tout ça. On apprend plein de choses. Elle est très belle, ta chanson. Donc, si j'ai bien compris, ça ne sert à rien d'avoir plein d'argent, un beau métier, une belle maison, une grosse voiture?LUCAS
- Tu as raison, bien que ce ne soit pas interdit, au contraire : ceux qui achètent une grosse voiture font vivre ceux qui la construisent, mais ce n'est pas le but de notre séjour sur terre, et il ne faut pas se laisser absorber par les biens matériels. C'est comme si, dans une classe, les élèves la décoraient avec soin, remettaient de la peinture, ornaient les meubles avec des pierres précieuses et de l'or... et n'étudiaient jamais leurs leçons : ils n'ont aucune chance de réussir leur examen.SAÏD
- Et pour nous, l'examen c'est à la mort.LUCAS
- Oui, et on ne nous demandera pas combien de millions nous avons, mais si nous sommes arrivés à aimer tout le monde, pour aller rejoindre les anges.Saïd a un petit sourire malicieux :
SAÏD
- Mais moi, tu m'as dit que j'étais déjà un ange : rappelle-toi, au magasin de vêtements...LUCAS
- Oui, et tu n'as pas tort. Certaines personnes, après 70 ou 80 ans de vie, ne sont toujours pas arrivées à aimer, mais d'autres y parviennent en très peu de temps, comme toi.SAÏD
- Donc, si je mourrais maintenant, je serais prêt, et j'irais avec les anges?LUCAS
- Oui, Saïd, sans le moindre doute, tu irais rejoindre ceux qui te ressemblent...SAÏD
- Et ceux qui sont prêts, ils meurent tout de suite?LUCAS
- Parfois. D'ailleurs, on dit que ce sont souvent les meilleurs qui partent les premiers... Mais il arrive, fréquemment, que les plus gentils restent malgré tout sur terre, pour servir d'exemple aux autres, et peuvent même devenir très vieux : ce sera peut-être ton cas...SAÏD
- Et toi? Tu es super-gentil, et tu vas mourir samedi. Pourquoi si tôt?LUCAS
- Probablement parce que je n'ai plus aucun rôle à jouer. J'ai fait ce que j'ai pu; j'ai aimé plein de gens à qui ça était bien égal ; j'ai rendu service chaque fois que je pouvais, même en sachant qu'après on m'oublierait ; j'ai enregistré des disques pour aider les enfants, les ados et les adultes, et malgré tous mes efforts personne n'en veut... Je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus. Je suis seul et inutile : il est sans doute temps que je m'en aille ... en espérant que ma mort serve peut-être à quelque chose.SAÏD
- (avec tristesse et regret) Et moi tu m'oublies? Moi, tu me sers, énormément. Personne ne m'a jamais aimé ; comment je vais faire, après, sans toi?LUCAS
- Tu penses bien que je ne t'abandonnerai pas : je resterai toujours près de toi, et continuerai à t'aimer et à t'aider. Et s'il y a des gens qui sont méchants avec toi, compte sur moi pour aller leur chatouiller les pieds durant la nuit...SAÏD
- (convaincu) Là, je te crois! Tu ferais n'importe quoi pour moi, même ce genre de choses... C'est vrai, tu ne me laisseras pas tomber. Merci, Lucas. T'en fais pas, je serai courageux : j'essaierai de vivre pour nous deux, et de faire comme toi tu aurais fait.
scène 38. intérieur nuit 1'40" salon de la maison
NARRATEUR
: "ils écoutent une autre chanson de Lucas, qui évoque une rencontre semblable à la leur" :(...)
Et puis je t'ai rencontré,
tu m'as tout de suite aimé ;
tu me trouves des qualités
qui t'amènent à m'estimer.
Je n'suis plus solitaire
et je suis heureux :
j'ai trouvé un frère,
c'est ce que je veux.
Tu te laisses guider par moi
pour ce que tu n'connais pas :
j'ai pu choisir ce matin
un T-shirt qui te va bien.
LUCAS
- Ça ne te rappelle rien? Tu ne m'as pas choisi un T-shirt, mais tu m'as conseillé de boire un chocolat chaud au lieu de prendre une glace. Et reconnais que je suis tes conseils...
Tu m'aides pour mes leçons,
et tu fais mes punitions ;
si mon coeur n'allait plus bien,
tu veux me donner le tien...
SAÏD
- (plein d'espérance) Tu ferais ça pour moi, Lucas ? Tu me donnerais ton coeur?LUCAS
- Bien sûr! Sans la moindre hésitation.SAÏD
- (redevenu réaliste, voire un peu narquois) Tu ne prends pas beaucoup de risques en disant ça...LUCAS
- Pourquoi?SAÏD
- Parce que tu sais très bien qu'aucun chirurgien n'acceptera de te tuer pour me donner ton coeur!Lucas tapote amicalement le crâne de Saïd :
LUCAS
- Mais c'est qu'il y en a, là dedans! Tu as tout à fait raison, mais j'ai trouvé comment contourner cette difficulté : il suffit de faire une sorte d'échange-standard : on te met mon coeur, et on me met le tien! Et je continuerai à vivre le temps que toi tu aurais vécu. On ne pourra rien reprocher au chirurgien, puisqu'il ne m'aura pas tué : il laissera simplement évoluer les choses...SAÏD
- (qui n'en revient pas) Alors, tu aurais vraiment fait ça? Et tu te serais laissé mourir, avec mon coeur malade?LUCAS
- Oui, mais j'aurais été très heureux. Tu ne te rends pas compte : avoir ton coeur, en moi! Jusqu'à la fin, j'aurais savouré chacun de ses battements...SAÏD
- (ébahi) Tu es incroyable!LUCAS
- Ceci dit, je dois t'avouer quelque chose. Cette histoire de te donner mon coeur si tu étais malade, je crois bien que je l'aurais fait aussi pour beaucoup d'autres enfants... Tu n'est pas déçu?SAÏD
- Non, Lucas, c'est normal : même si je suis ton préféré, je sais que tu aimes tout le monde...
scène 39. intérieur nuit 20" salon de la maison.
22 h 05. Lucas a éteint les lumières du salon, ne laissant qu'une petite lampe près de la TV. Comme, malgré le chauffage, il ne faisait pas très chaud à cause du mistral, il a pris une couverture, sous laquelle il s'est mis avec Saïd, assis sur le canapé, serrés l'un contre l'autre, et ils sont bien contents. Seuls les visages dépassent de la couverture.
NARRATEUR
: Puis, ils regardèrent un film, sur TNT, qui racontait l'histoire d'un inventeur anglais qui, en 1900, avait conçu une machine à voyager dans le temps, qui revenait raconter ce qu'il avait vu dans le futur, et puis qui y retournait définitivement. Saïd n'hésitait pas à poser des questions sur les péripéties de l'histoire, et Lucas y répondait volontiers. Quand le film se termina, il était 23 h 30.
scène 40. intérieur nuit 18" salon de la maison.
Lucas et Saïd sont encore assis sur le canapé, toujours sous la couverture qui ne laisse voir que les visages.
LUCAS
- Il serait peut-être temps d'aller dormir, maintenant...SAÏD
- Oh, on est bien ici, comme ça...LUCAS
- Oui, mais demain matin on se réveillera avec des courbatures! Il vaudrait mieux que tu dormes dans un lit. Et tu as décidé quoi, pour moi?SAÏD
- Toi? Tu dors avec moi! Et il n'y a pas à discuter...
scène 41. intérieur nuit 2'15" chambre à coucher.
23h 50. Une petite lampe, restée allumée dans le salon, donne une faible lumière dans la chambre, ce qui permet de voir Lucas et Saïd étendus côte à côte. Lucas, fatigué par une telle journée, a déjà les yeux fermés, mais pas Saïd. Celui-ci, doucem